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NEW YORK, 14 JANVIER 2004 / DISCOURS DU SECRETAIRE GENERAL DES NATIONS UNIES
__Lors de l'hommage au poète Robert Burns, Kofi Annan dénonce la persistance de l'islamophobie et de l'antisémitisme
Rendant hommage au poète écossais Robert Burns,
Kofi Annan a exprimé, le 14 janvier 2004,
l'inquiétude suscitée par un certain délitement
des règles censées préserver la paix sous
la poussée de la peur et des préjugés. Parmi
ceux-ci, il en a désigné deux qui lui semblent particulièrement
dangereux, l'islamophobie et l'antisémitisme.
C'est d'ailleurs à propos de la prière de Robert
Burns, souvent décrit comme un "poète des pauvres"
et qui demandait que tous les hommes soient frères, que
le secrétaire général des Nations unies a
exprimé "la grande inquiétude"
qu'il sentait se manifester alors que "la trame de règles,
d'institutions et de principes" qu'ont tissée au fil
des ans les Etats et les peuples "commencent peut-être
à se défaire".
"A l'heure où nous devons absolument nous attaquer
ensemble aux problèmes mondiaux, a-t-il déclaré,
nous semblons céder à la méfiance, au protectionnisme
et à la peur". "L'une des manifestations les
plus fâcheuses du racisme aujourd'hui, a poursuivi Kofi
Annan, est l'islamophobie" - un nouveau mot pour décrire un phénomène aussi vieux que les croisades et le colonialisme, "deux exemples tirés d'un passé peu glorieux au cours duquel les musulmans ont d'abord été présentés comme hostiles et dangereux, puis agressés et asservis".
L'autre "forme de haine" à laquelle "notre monde est aux prises" est l'antisémitisme, a-t-il indiqué. "Personne ne doit sous-estimer la profondeur des séquelles laissées par la longue histoire de persécutions, de pogroms, de discrimination officielle et d'autres traitements dégradants infligés aux Juifs, dont l'Holocauste fut la manifestation la plus effroyable".
Et "pourtant, ce n'est pas fini", a affirmé
Kofi Annan, désignant "ceux qui cherchent à nier la réalité de l'Holocauste et son caractère unique, et ceux qui continuent à propager d'odieux mensonges, d'odieux stéréotypes au sujet des Juifs et du judaïsme".
"Dans certains cas, l'antisémitisme semble être un sous-produit du conflit israélo-palestinien, en particulier du fait de l'escalade des hostilités ces dernières années", a-t-il fait remarquer. "Critiquer les politiques d'Israël est une chose, mais c'en est une toute autre quand ces critiques prennent la forme d'attaques, physiques ou verbales, contre des Juifs et contre les symboles de leur histoire et de leur foi". "Il ne faut pas non plus que les partisans d'Israël crient à l'antisémitisme pour étouffer un débat légitime", a-t-il encore ajouté.
"L'Organisation des Nations unies, pour sa part, doit rejeter toutes les formes de racisme et de discrimination. Ce n'est qu'en le faisant, de façon claire et cohérente, qu'elle sera fidèle à sa Charte et à
la Déclaration universelle des droits de l'homme,
et respectera la dignité de tous les peuples, quelles que
soient leur foi et leur couleur de peau ", a conclu Kofi
Annan.
LE DISCOURS DE KOFI ANNAN
Nane et moi-même sommes ravis d'être parmi vous
pour célébrer la mémoire du grand poète
écossais Robert Burns et vous aider à ouvrir
ce qui sera très certainement une grande série de
conférences.
Je suis bien conscient, Monsieur l'Ambassadeur, que cet événement
avait été prévu par votre prédécesseur.
Vous qui êtes le Gallois par excellence, je crois qu'il
convient de vous féliciter, alors que vous vous associez
à l'hommage rendu à un célèbre Ecossais,
pour votre ouverture d'esprit, si chère à l'Organisation
des Nations unies - et à Burns aussi, bien sûr.
Je tiens à préciser par ailleurs que ce n'est
pas parce que j'aurais des ancêtres écossais que
je me trouve ici ce soir. C'est vrai qu'il y a en Ecosse une ville
du nom d'Annan, vieille de plusieurs siècles. Cette ville
compte même un club et un festival de marche et la marche
est l'une de mes activités préférées.
Mais mon nom a des origines bien différentes. Disons, comme
Robert Burns l'aurait dit lui-même, que nous sommes tous
frères.
Vous êtes alors en droit de vous demander pourquoi le
Secrétaire général de l'Organisation des
Nations unies tenait à participer à un tel événement.
Au premier abord, on pourrait penser que l'âpreté
de la diplomatie internationale, telle qu'elle se pratique ici
à New York, est à des années-lumière
du lyrisme des poèmes écrits dans l'Ecosse rurale
d'il y a deux siècles. Mais, en y regardant d'un peu plus
près, je pense que vous comprendrez pourquoi je suis ici.
Pour ne citer qu'un seul exemple, Robert Burns est né
dans un milieu pauvre et a passé sa jeunesse à travailler
dans une ferme. Ses poèmes illustrent et célèbrent
la lutte que mène aujourd'hui une grande majorité
de la population du monde. Je cite Ralph Waldo Emerson
qui a dit un jour que Robert Burns avait
"su exprimer toutes les expériences de la vie quotidienne;
faire aimer les fermes et les chaumières, les lopins de
terre et les pauvres; les haricots et l'orge; ... l'adversité
et la peur des dettes". Fin de citation.
Robert Burns a également été décrit
comme un poète des pauvres, un défenseur
du progrès politique et social et un adversaire de l'esclavage,
de l'apparat et de la cupidité - autant de points communs
avec l'Organisation des Nations Unies. En tant que percepteur
des impôts, il était même, en quelque sorte,
fonctionnaire; cela dit, je m'empresse de préciser que
l'Organisation ne fait pas ce genre de travail.
Mais c'est un des vers les plus célèbres de Robert
Burns -"a Man's a Man for a' That", et sa prière,
dans le même poème, pour que les hommes du monde
entier soient frères - que j'utiliserai pour illustrer
mon propos de ce soir.
Vivre ensemble est le grand projet de l'humanité
- pas seulement à l'échelle d'une ville ou d'un
village, en l'Ecosse ou en Afrique du Sud, mais aussi à
l'échelle du monde entier, comme une grande famille qui
doit, collectivement, faire face aux menaces qui pèsent
sur elle et exploiter les possibilités qui lui sont offertes.
Ce dessein a été fortement ébranlé
pendant l'année qui vient de se terminer. La guerre en
Irak, l'échec des négociations sur l'ouverture du
système commercial mondial et d'autres événements
ont révélé des failles profondes. Il ne s'agit
pas seulement de différends concernant les exportations
de coton ou du respect des résolutions de l'ONU. Il s'agit
de conceptions opposées du monde.
Depuis des dizaines d'années, les Etats et
les peuples tissent une trame de règles, d'institutions
et de principes censés favoriser la prospérité
et assurer la paix. Aujourd'hui, cette trame commence peut-être
à se défaire et je sens dans le monde entier une
grande inquiétude à ce sujet. Non pas parce que
ce système fonctionne parfaitement, bien au contraire :
la guerre et la pauvreté sont malheureusement des maux
chroniques. Mais, parce qu'il a au moins le mérite d'offrir
un minimum d'ordre et de justice dans un monde qui semble si souvent
être régi par la loi de la jungle. A l'heure où
nous devons absolument nous attaquer ensemble aux problèmes
mondiaux, nous semblons céder à la méfiance,
au protectionnisme et à la peur.
Or, nous devrions être plus préoccupés
que jamais par la persistance des préjugés.
Nous devrions tous souffrir quand des femmes sont privées
de leur liberté et de leur dignité. Nous devrions
tous comprendre que nos droits sont en danger quand un individu
n'est pas traité comme un être humain à cause
de la couleur de sa peau, ou quand les peuples autochtones sont
marginalisés et méprisés. Nous devrions tous
savoir que l'intolérance alimente la violence et peut
déboucher sur la purification ethnique, le génocide
et le terrorisme.
L'une des manifestations les plus fâcheuses du racisme
aujourd'hui est l'islamophobie - un nouveau mot pour décrire
un vieux phénomène. Les croisades et le colonialisme
ne sont que deux exemples tirés d'un passé peu glorieux
au cours duquel les musulmans ont d'abord été présentés
comme hostiles et dangereux, puis agressés et asservis.
Plus récemment, les pays musulmans ont été
jugés culturellement inaptes à la démocratie.
La lenteur avec laquelle l'Occident a réagi à la
purification ethnique en Bosnie et le conflit dramatique qui se
poursuit entre Palestiniens et Israéliens incitent bon
nombre de musulmans à se demander si la communauté
internationale est vraiment sensible à leurs souffrances
et à leur sort. Depuis les attentats terroristes du 11
septembre [2001], qui ont été condamnés par
l'ensemble du monde musulman, nombreux sont les musulmans, surtout
en Occident, qui sont victimes de suspicion, de harcèlement
et de discrimination. Trop de gens voient l'islam de façon
monolithique et comme intrinsèquement opposé à
l'Occident - quand, en fait, les peuples occidentaux et les
peuples de l'islam ont une longue histoire d'échanges commerciaux,
de mélanges, de mariages, d'influences et d'enrichissement
mutuels dans les arts, la littérature, les sciences et
dans bien d'autres domaines. Malgré le passage des siècles,
le cliché demeure et l'ignorance ne fait que gagner du
terrain.
Ces problèmes, qui affectent profondément les
individus mais revêtent aussi une importance cruciale pour
toute la société, ont d'importantes répercussions
sur la concorde et la paix internationales. Les musulmans - qu'ils
soient réformateurs ou traditionalistes, pratiquants ou
non - les abordent avec détermination, qu'il s'agisse des
droits des femmes, du péril extrémiste ou de la
démocratie islamique. Ceux qui pratiquent d'autres religions
leur doivent, comme ils se doivent à eux-mêmes, de
bien faire la différence entre le désaccord et le
mépris, entre le commentaire équitable et la condamnation
injustifiée. Il serait impardonnable d'ajouter encore à
la rancur et au sentiment d'injustice qu'éprouvent les
membres d'une des grandes religions, cultures et civilisations
du monde.
Notre monde est aux prises avec une autre forme de haine,
tout aussi dangereuse : l'antisémitisme. Personne
ne doit sous-estimer la profondeur des séquelles laissées
par la longue histoire de persécutions, de pogroms, de
discrimination officielle et d'autres traitements dégradants
infligés aux Juifs, dont l'Holocauste fut la manifestation
la plus effroyable. Pourtant, ce n'est pas fini : il y a ceux
qui cherchent à nier la réalité de l'Holocauste
et son caractère unique, et ceux qui continuent à
propager d'odieux mensonges, d'odieux stéréotypes
au sujet des Juifs et du judaïsme. La multiplication des
attaques contre les Juifs, contre les synagogues, contre les
cimetières et autres cibles juives en Europe, en Turquie
et ailleurs, montre que cette forme de haine n'appartient pas
au passé, mais demeure virulente. L'Organisation
des Nations unies elle-même subit encore les conséquences
de la malencontreuse résolution qui faisait du sionisme
une forme de racisme et de discrimination raciale, alors même
que l'Assemblée générale l'a révoquée
en 1991.
Dans certains cas, l'antisémitisme semble être
un sous-produit du conflit israélo-palestinien, en
particulier du fait de l'escalade des hostilités ces dernières
années. Critiquer les politiques d'Israël est une
chose, mais c'en est une toute autre quand ces critiques prennent
la forme d'attaques, physiques ou verbales, contre des Juifs et
contre les symboles de leur histoire et de leur foi. La situation
est déjà assez douloureuse et complexe en tant que
problème politique, sans qu'il faille ajouter la religion
et la race à ce débat. Personne ne devrait se croire
autorisé à tenir des propos antisémites sous
couleur de critiquer les actions d'Israël. Il ne faut pas
non plus que les partisans d'Israël crient à l'antisémitisme
pour étouffer un débat légitime. L'Organisation
des Nations Unies, pour sa part, doit rejeter toutes les formes
de racisme et de discrimination. Ce n'est qu'en le faisant, de
façon claire et cohérente, qu'elle sera fidèle
à sa Charte et à la Déclaration
universelle des droits de l'homme, et respectera la dignité
de tous les peuples, quelles que soient leur foi et leur couleur
de peau.
C'est une chose que de déplorer la persistance de préjugés,
mais faire quelque chose pour les éliminer en est une autre.
Trop souvent, face au racisme et au nihilisme, les dirigeants
politiques, les gouvernements et les citoyens ordinaires restent
silencieux ou complaisants. Une telle passivité ne doit
en aucun cas passer pour de la tolérance. Il s'agit plutôt
de complicité, car une telle attitude encourage l'intolérance
et laisse ses victimes sans défense. La vraie tolérance
est une qualité active, affirmative, fondée sur
le respect mutuel. Son but doit être non pas d'éliminer
les différences entre les hommes, mais de les accepter
avec bienveillance, et même de les célébrer
comme source de joie et de vigueur.
C'est là l'éthique mondiale dont nous avons besoin
: un ensemble de valeurs communes permettant aux différents
peuples de coexister. Les hommes et les femmes du monde entier
doivent suivre leur propre voie sans chercher à se faire
la guerre. Ils doivent jouir d'assez de liberté pour pouvoir échanger des idées. Ils doivent pouvoir apprendre les uns des autres. Cela signifie que chaque nation doit non seulement respecter la culture et les traditions des autres mais doit aussi permettre à ses propres citoyens - les femmes comme les hommes - de penser par eux-mêmes. [
]
Vivre tous ensemble n'est pas facile. Inclure l'humanité
tout entière dans nos préoccupations suppose que
nous regardions au-delà du cercle immédiat de notre
famille et de nos amis, et que nous acceptions des liens plus
larges. Pour autant, il y aura toujours quelque chose pour compromettre
notre aptitude au dialogue et à la compréhension.
Burns lui-même ne renierait pas cette vision pessimiste
du monde. "L'homme est fait pour le deuil", écrivait-il.
Mais nous venons de commencer une nouvelle année, au
moins selon le calendrier grégorien. On peut encore entendre
les derniers échos de millions de gens qui ont chanté
"Auld Lang Syne", la grande ode à l'amitié
écrite par Burns. Alors, faisons en sorte que l'espoir
renaisse. Délectons-nous de l'uvre sublime de Robert Burns. Et laissons-nous aller à rêver, comme lui, d'une vraie fraternité (ou sororité) englobant toute l'humanité, et permettant à tous de jouir de leurs droits inaliénables, de leur dignité et de leur liberté. [
]
Source : Nations unies, New York, janvier 2004.
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