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GENEVE , 7 AVRIL 2004 / LA JOURNEE DE REFLEXION SUR LE GENOCIDE AU RWANDA
__Les Nations unies vont mettre en place un "plan d'action de prévention du génocide" pour que la tragédie qui a frappé il y a dix ans le Rwanda ne se reproduise pas
Kofi Annan, a annoncé le 7 avril 2004, à
Genève, la création au sein de l'administration
des Nations unies d'un poste de Conseiller spécial sur
la prévention du génocide, ainsi qu'un "plan
d'action de prévention du génocide" pour que
la tragédie qui a frappé il y a dix ans le Rwanda
ne se reproduise pas.
Dans un discours devant la Commission des droits
de l'homme réunie à l'occasion d'une cérémonie
consacrée à la Journée de réflexion
sur le génocide de 1994 au Rwanda, le secrétaire
général des Nations unies a reconnu "l'échec
collectif" de la communauté internationale dans cette
affaire. "Nous devons tous reconnaître notre responsabilité
pour ne pas avoir fait assez pour prévenir et pour mettre
fin au génocide", a-t-il déclaré.
"Ni le secrétariat des Nations unies, ni le Conseil de sécurité ou les pays membres en général ni les media internationaux n'ont accordé assez d'attention aux signes annonciateurs du désastre [
] et nous n'avons pas non plus agi à temps", a déclaré le secrétaire général.
Constatant que le "risque de génocide reste
réel", il a annoncé un "plan d'action"
que les Nations unies devront mettre en place dans toutes leurs
instances. Ce plan se fonde sur cinq principes qu'il a détaillés:
"prévenir les conflits armés", "protéger
la population civile", "mettre fin à l'impunité",
"lancer des avertissements clairs et précoces",
"agir rapidement et de manière décisive".
Le nouveau Conseiller spécial sur la prévention
du génocide recueillera des informations sur "les menaces de génocide" afin d'en avertir l'ensemble du système des Nations unies et de "faire des recommandations" au Conseil de sécurité. Son mandat, a précisé Kofi Annan, "aura trait non seulement au génocide mais aussi aux massacres et aux autres violations des droits de l'homme de grande ampleur comme le nettoyage ethnique".
LE DISCOURS DE KOFI ANNAN
Nous ne devons jamais oublier [
] que nous avons échoué collectivement à protéger les plus de 800 000 hommes, femmes et enfants sans défense qui ont péri au Rwanda il y a dix ans. De tels crimes sont irréversibles, de tels échecs, irréparables. Les morts ne peuvent être ramenés à la vie.
Alors que faire ?
D'abord, nous devons tous assumer nos responsabilités
et reconnaître que nous aurions dû faire plus pour
empêcher le génocide ou y mettre fin.
Ni le Secrétariat, ni le Conseil de sécurité,
ni, d'une façon générale, les Etats Membres,
ni même les médias internationaux n'ont été
assez vigilants face aux signes annonciateurs du désastre.
Et quand est venu le moment d'agir nous ne l'avons pas fait.
Lorsque nous repensons à ces événements et que nous nous demandons "Pourquoi personne n'est-il intervenu ?", nous devrions poser la question non seulement à l'ONU mais aussi à ses États Membres. Nul ne saurait plaider l'ignorance. Tous ceux qui à l'époque jouaient un rôle sur la scène mondiale devraient se demander "Qu'aurais-je pu faire de plus ? Comment réagir la prochaine fois et que suis-je en train de faire pour qu'il n'y ait pas de prochaine fois ? ".
Ces questions, peut-être plus que toutes autres, occupent
mes pensées depuis que je suis Secrétaire général.
S'il est une chose que je voudrais léguer à mes
successeurs, c'est une organisation mieux armée pour prévenir
les génocides et plus capable d'agir énergiquement
pour y mettre fin lorsque la prévention a échoué.
Bon nombre de mes initiatives en tant que Secrétaire
général ont été prises avec cet objectif
à l'esprit. Mais je sais que mes efforts sont insuffisants.
Le spectre du génocide demeure hélas bien réel.
C'est pourquoi je veux lancer aujourd'hui, comme l'a recommandé
en 1999 la commission d'enquête indépendante qui
a examiné le comportement de l'ONU pendant le génocide
au Rwanda, un plan d'action de prévention du génocide,
auquel participera l'ensemble du système des Nations unies,
seul hommage digne que l'ONU puisse rendre à ceux que son
inaction a condamnés à mort en 1994.
Permettez-moi de vous exposer ce PLAN EN CINQ POINTS :
IL S'AGIT TOUT D'ABORD de prévenir les conflits
armés.
Le génocide se produit presque toujours dans un contexte
de guerre. En temps de guerre, même des gens apparemment
tolérants classent certains êtres humains dans la
catégorie des ennemis, suspendant ainsi le tabou qui nous
interdit de tuer volontairement autrui. Et ils trouvent presque
toujours normal que des civils aussi soient tués ou blessés,
quels que soient les efforts pour limiter ce que l'on appelle
"dommages collatéraux".
Si l'on n'y prend garde, on risque de glisser très vite
dans un univers moral complètement différent, où
des communautés entières deviennent l'ennemi et
où la vie de leurs membres n'a plus d'importance. Un pas
de plus, et on en vient à éliminer délibérément
ces communautés. En d'autres termes, un pas de plus, et
c'est le génocide.
Un des meilleurs moyens de réduire les risques de génocide,
c'est de s'attaquer aux causes des conflits.
Le plan englobera donc, en les amplifiant, les recommandations
que j'ai formulées dans mon rapport sur la prévention
des conflits armés, et qui ont été entérinées
par le Conseil de sécurité comme par l'Assemblée
générale.
Nous devons aider les pays à renforcer leur capacité
de prévenir les conflits, aux niveaux local et national.
Nous devons faire plus au niveau régional, pour
empêcher les conflits de s'étendre d'un pays à
l'autre.
Nous devons être plus vigilants face aux problèmes
écologiques et aux tensions qui résultent de la
concurrence pour les ressources naturelles.
Nous devons coopérer avec les institutions financières
internationales, avec la société civile et avec
le secteur privé pour que les jeunes aient la possibilité
de s'en sortir grâce à l'éducation et à
l'emploi, et qu'ils soient ainsi des proies moins faciles pour
les gangs et les milices.
Nous devons protéger les droits des minorités
car elles sont souvent les premières victimes des génocides.
Par ces moyens, et par d'autres, nous devons nous attaquer
aux racines de la violence et du génocide: la haine,
l'intolérance, le racisme, la tyrannie
et un discours public déshumanisant, qui nie la dignité
et les droits de groupes entiers de population.
Je compte présenter à l'Assemblée générale
un rapport d'ensemble sur ce sujet dans le courant de l'année
[2004].
DEUXIEMEMENT, il faut assurer la protection des civils
dans les conflits armés.
Lorsque nous ne parvenons pas à empêcher le conflit,
une de nos plus hautes priorités doit être de protéger
les civils. Les parties au conflit, pas seulement les Etats mais
aussi les acteurs non étatiques, doivent être constamment
rappelés à leur responsabilité, en vertu
du droit international et humanitaire, de protéger les
civils contre toute violence.
Le Conseil de sécurité a souscrit à cette
priorité et l'ensemble du système des Nations unies
s'emploie à dresser un plan d'action pour la protection
des civils. Encore faudra-t-il le traduire en résultats
concrets, ce qui ne sera pas facile. On observe de plus en plus
souvent que les civils, notamment les femmes et les enfants, ne
sont plus simplement pris sous les tirs croisés des parties
au conflit, mais deviennent la cible directe de viols et d'actes
de violence, la guerre se déchaînant contre l'ensemble
de la société.
Dès lors que des civils sont délibérément
pris pour cible parce qu'ils appartiennent à telle ou telle
communauté, nous sommes en présence d'un génocide,
sinon réel du moins potentiel.
Nous ne pouvons plus nous voiler la face devant cette terrible
dynamique. Et il ne faudrait pas s'imaginer que des appels à
la morale ou à la compassion auront beaucoup d'effet sur
des gens qui se sont délibérément engagés
dans une stratégie de meurtre et d'expulsions forcées.
C'est pourquoi dans de nombreuses opérations de maintien
de la paix en cours, les soldats de la paix ne sont plus seulement
autorisés à recourir à la force en légitime
défense mais aussi pour défendre leur mandat, qui
prévoit souvent expressément la protection des populations
civiles exposées à un risque imminent de violence.
On assiste actuellement à une situation de ce type dans
la province d'Ituri au Congo, où les conflits ethniques
pourraient de toute évidence aller jusqu'au génocide.
L'année dernière, la situation avait pu être
stabilisée grâce à l'intervention opportune,
autorisée par le Conseil de sécurité, de
l'Union européenne, et aujourd'hui, les forces de maintien
de la paix des Nations Unies s'emploient à contenir les
milices locales.
Mais la situation demeure précaire, et elle loin d'être
unique en son genre. Le plan prévoit que le Secrétariat
et le Conseil de sécurité suivent de près
le mandat des forces de maintien de la paix, et l'état
des ressources qui leur sont allouées, en particulier lorsqu'il
y a risque de génocide, pour pouvoir, le cas échéant,
les renforcer rapidement.
TROISIEMEMENT, il faut mettre fin à l'impunité.
Nous ne pouvons espérer prévenir les génocides,
ni rassurer ceux qui vivent dans la crainte d'en être à
nouveau victimes, si les auteurs des crimes les plus odieux sont
laissés en liberté et ne sont pas traduits en justice.
Il est donc vital que nous mettions en place des systèmes
judiciaires solides, au niveau national comme au niveau international,
pour que peu à peu les gens s'aperçoivent qu'il
n'y a pas d'impunité pour ce genre de crimes.
Travaillant en parallèle avec le système judiciaire
rwandais, qui a poursuivi de nombreux auteurs d'actes de génocide,
le Tribunal pénal international pour le Rwanda [TPIR]
a rendu des jugements qui feront date, adressant un message clair
à ceux qui envisageraient de commettre un génocide
dans d'autres pays.
Le TPIR est la première instance internationale
a avoir condamné quelqu'un pour génocide; c'est
le premier tribunal au monde à avoir tenu un ancien chef
de gouvernement pour responsable de ce crime; le premier à
avoir déterminé que le viol pouvait constituer un
acte de génocide; et le premier à juger que les
journalistes qui incitent la population au génocide sont
eux-mêmes coupables de ce crime.
Le plan prévoit un examen de ce que fait ce tribunal,
ainsi que d'autres instances judiciaires, nationales comme internationales,
pour réprimer et éliminer le génocide, de
manière à en tirer des enseignements utiles pour
l'avenir. Il préconise d'accorder une attention spéciale
aux pays qui ont été déchirés par
un conflit ou qui risquent de l'être. Il demande aussi que
l'on redouble d'efforts pour que le Statut de Rome soit largement
ratifié et que la nouvelle Cour pénale internationale
puisse connaître des crimes contre l'humanité, lorsque
les tribunaux nationaux n'ont pas les moyens ou la volonté
de le faire.
QUATRIEMEMENT, il nous faut mettre en place un système
d'alerte précoce et claire.
Une des raisons de notre échec au Rwanda tient
au fait que nous n'avons pas voulu accepter que le risque de génocide
était réel. Et une fois qu'il a commencé,
nous avons trop tardé à le reconnaître en
tant que tel et à l'appeler par son nom.
Si nous voulons vraiment être en mesure de prévenir
les génocides ou d'y mettre fin, il ne faut pas que
notre action soit retardée par des querelles légalistes
sur la question de savoir si telle ou telle atrocité est
assimilable au génocide. S'il faut attendre d'en être
certain avant d'intervenir, il risque d'être trop tard.
Nous devons être capables de reconnaître les signes
avant-coureurs d'un génocide pour pouvoir agir à
temps pour l'empêcher.
À cet égard, les groupes de la société
civile peuvent jouer un rôle crucial. Ce sont souvent les
premiers à donner l'alerte face à une catastrophe
imminente et, trop souvent, on ne les écoute pas.
Le système des Nations unies de défense des droits
de l'homme a lui aussi une responsabilité particulière.
La Commission des droits de l'homme, par l'intermédiaire
de ses rapporteurs spéciaux, de ses groupes de travail
et de ses experts indépendants, ainsi que des organes conventionnels
et du Haut-Commissariat aux droits de l'homme, devrait être
bien placée pour sonner l'alarme. Votre Rapporteur spécial
sur les exécutions extrajudiciaires avait d'ailleurs appelé
l'attention sur de nombreux signes préoccupants au Rwanda
un an avant le génocide. Hélas, personne ne l'a
écouté.
La difficulté consiste à recueillir et à
recouper les informations de manière à mieux appréhender
les situations complexes et à proposer des mesures appropriées.
Aujourd'hui encore, notre capacité d'analyser et de traiter
les informations disponibles présente des lacunes évidentes.
Le plan prévoit d'y remédier.
J'ai d'ores et déjà décidé de
créer un nouveau poste de conseiller spécial sur
la prévention du génocide, qui, par mon intermédiaire,
fera rapport au Conseil de sécurité, à l'Assemblée
générale et aussi à la Commission des droits
de l'homme.
Le mandat du conseiller portera non seulement sur le génocide
mais aussi sur les massacres et les autres violations massives
des droits de l'homme, comme le nettoyage ethnique. Le ou la titulaire
du poste aura les fonctions suivantes:
Premièrement, il devra coopérer étroitement
avec le Haut-Commissaire pour recueillir des informations sur
les situations où un génocide est en cours ou à
craindre, et leurs éventuelles incidences sur la paix et
la sécurité internationales;
Deuxièmement, il devra faire office de mécanisme
d'alerte précoce pour le Conseil de sécurité
et d'autres organes du système des Nations unies;
Troisièmement, il devra faire des recommandations
au Conseil de sécurité sur les mesures à
prendre pour éviter le génocide ou y mettre fin.
Cela m'amène au CINQUIEME ET DERNIER POINT de
mon plan d'action, qui concerne la nécessité d'agir
vite et de manière décisive lorsque, en dépit
de tous nos efforts, le génocide se produit ou est sur
le point de se produire.
Trop souvent, la volonté politique d'agir fait défaut,
alors même que les signes alarmants abondent.
Ceux qui se livrent au génocide commettent un crime
contre l'humanité et celle-ci se doit d'y réagir
pour se défendre. Pour ce faire, elle doit nécessairement
s'en remettre à l'Organisation des Nations Unies, et en
particulier au Conseil de sécurité.
À cet égard, je tiens à vous dire que
je partage la vive inquiétude qu'ont exprimée, la
semaine dernière, les huit experts indépendants
que cette Commission a nommés pour s'informer sur les violations
massives des droits de l'homme et la crise humanitaire qui serait
en train de se produire dans la région du Darfour au Soudan.
Ces nouvelles me font craindre le pire. Je ne sais pas si,
au stade actuel, des expressions comme "nettoyage ethnique"
sont de mise, mais quels que soient les termes utilisés
pour décrire la situation, la communauté internationale
ne saurait rester inactive.
Je suis sur le point d'envoyer au Soudan ma propre équipe
d'établissement des faits pour déterminer la nature
et l'ampleur de la crise. Il est essentiel que nous ayons pleinement
accès à la région et aux victimes. Dès
que les faits seront connus, nous devrons réagir avec promptitude
et efficacité.
Par "réagir" dans ce genre de situation, il
faut entendre prendre une série de mesures, pouvant aller
jusqu'à l'intervention militaire. Mais celle-ci doit toujours
être considérée comme un dernier recours,
à n'utiliser que dans des cas extrêmes.
Nous avons cruellement besoin de principes directeurs qui nous
permettraient de déterminer lorsque nous avons affaire
à ces cas extrêmes et comment il convient d'y réagir.
Nous n'aurions alors plus d'excuse pour ignorer le danger lorsqu'il
existe. De tels principes auraient aussi le mérite de la
clarté, en écartant le soupçon que des allégations
de génocide ne servent de prétexte à l'agression.
Dans son rapport sur la responsabilité de protéger, la Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des Etats s'est employée à élaborer de tels principes directeurs. Elle a bien préparé le travail du Groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et le changement, qui ne pourra éluder cette question lorsqu'il examinera les moyens d'améliorer notre système de sécurité collective. J'espère de tout cur que ses recommandations nous rapprocheront du consensus et j'engage tous les Etats membres à ne ménager aucun effort pour y parvenir.
Mais n'attendons pas, pour agir, que le pire
soit arrivé ou devienne inévitable.
N'attendons pas le moment où, en dehors de l'intervention
militaire, nous n'aurions d'autre option que les vains regrets
ou la froide indifférence.
Nous devons tout faire pour prévenir les génocides.
Ce n'est qu'alors que nous pourrons honorer dignement la mémoire
des victimes d'hier. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons sauver
ceux qui risquent d'être victimes demain.
Source: Nation unies Genève,
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