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NATIONS, UNIES, OCTOBRE 2004 / LA CONSOLIDATION DE LA PAIX DANS LES SOCIETES DECHIREES PAR LA GUERRE
__Kofi Annan : Quelles que soient leurs causes, il est souvent impossible de régler les conflits sans couper les fonds qui leur permettent de se perpétuer et offrir aux combattants des moyens pacifiques de gagner leur vie
Intervention du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, à la Conférence du cycle Tip O'Neill. La Conférence, qui s'est tenue le 18 octobre 2004 au Campus Magee de l'Université d'Ulster au Royaume-Uni, avait pour thème "Les leçons à tirer des activités de consolidation de la paix".
Dans mon discours d'aujourd'hui, il sera question non pas d'enseigner,
mais d'apprendre. La question que je veux examiner avec vous est
la suivante : quel est le meilleur moyen, pour les intervenants
extérieurs, de favoriser la consolidation de la paix
dans les sociétés déchirées par la
guerre ?
C'est un processus qui, du fait de sa nature même, doit
être profondément ancré dans les collectivités
et les identités locales. Même s'ils ont les meilleures
intentions du monde, les gens de l'extérieur ne sont pas
du tout les mieux placés pour savoir que faire. La population
de la région ou du pays concerné doit sentir que
le processus est entre ses mains, sinon il n'y a aucun espoir
de succès. Cela étant, je crois que les intervenants
extérieurs peuvent aider, surtout s'ils tirent les leçons
de leur propre expérience et les mettent en pratique avec
tact.
Permettez-moi tout d'abord de vous dire combien je suis ému
et heureux de participer au cycle de conférences Tip O'Neill
dans cette université prestigieuse. Je vous en prie, ne
prenez pas mes observations générales sur la consolidation
de la paix pour des commentaires indirects sur vos propres problèmes.
Vous vous êtes débrouillés pour les gérer
sans l'aide de l'Organisation des Nations unies. Vous avez pour
ce faire des mécanismes bien établis. Et nous, nous
avons pour règle tout aussi bien établie d'éviter
les doubles emplois.
Je ne veux pas dire par là que vous ayez réglé
tous vos problèmes. Je sais que vous continuez de vous
débattre avec un certain nombre de difficultés.
Mais il me semble que vous les gérez mieux qu'avant, et
avec plus d'optimisme. Il y a plusieurs années que vous
n'avez pas eu à subir ces actes de violence et de terrorisme
à grande échelle qui défiguraient votre partie
du pays, pourtant si belle, et semblaient la condamner à
un avenir bien sombre. Les efforts que vous avez faits pour donner
un monde meilleur à vos enfants sont une source d'inspiration
et d'espoir pour les peuples de bien des pays. Si le monde a des
leçons à apprendre sur la façon de gérer
la transition de la violence et des troubles à la paix,
il en a sûrement quelques-unes à tirer de votre exemple
: de la détermination, du courage et de la créativité,
avec lesquels vous avez cherché des solutions et vous êtes
employés à faire renaître la confiance entre
des groupes qui étaient à couteaux tirés
depuis des dizaines d'années.
Ce qui me ramène à mon thème. Depuis
la fin de la guerre froide, l'ONU a été appelée
à intervenir dans de nombreuses sociétés
éclatées et déchirées par la guerre.
On ne nous demande plus seulement, comme avant, de "maintenir
la paix" en aidant à faire appliquer des cessez-le-feu.
De plus en plus, on nous demande d'aller plus loin, de participer
au règlement des conflits. Cela suppose de s'attaquer aux
problèmes à la racine. Cela suppose d'essayer d'aider
les gens de ces sociétés divisées à
créer ensemble une paix durable. Et je crois que nous avons
appris des leçons utiles, ne fût-ce que par la méthode
douloureuse des essais et erreurs.
Premièrement, nous avons appris à aborder
toute cette question avec beaucoup de circonspection. Un grand
poète d'Irlande du Nord a écrit quelque chose comme
"Le monde est fou et, plus que nous le pensons, incorrigiblement
pluriel". C'est certainement vrai des sociétés
déchirées par la guerre. Chacune a ses propres particularités,
nées d'une histoire, d'une culture et, souvent, d'une religion
et d'une composition ethnique qui sont non seulement les siennes
propres, mais sont aussi dans bien des cas, très locales.
Il n'y a pas de généralités.
Il n'y a donc pas de réponses faciles, et il
y en a très peu sur lesquelles tout le monde soit d'accord.
Il existe une masse énorme d'écrits sur la consolidation
de la paix après les conflits, qui portent notamment
sur la sécession et le partage des pays; les fauteurs de
trouble; la justice transitoire, les commissions de la vérité
et la réconciliation; les élections et le partage
du pouvoir; l'Etat de droit; la libéralisation économique,
la reconstruction et le développement, et même l'administration
internationale et la tutelle. Toutes ces questions suscitent d'intenses
débats. Certains estiment qu'il faut s'attaquer en priorité
aux causes profondes des conflits et aux fauteurs de troubles.
D'autres pensent que le plus important est la croissance économique
et la reconstruction, car les conflits ont beaucoup plus tendance
à reprendre dans les sociétés très
pauvres. Il n'y a pas de conclusion à ces débats,
car nous sommes encore en train d'apprendre et il nous faudra
peut-être un certain temps pour déterminer comment
concilier les différentes démarches.
Ces 15 dernières années, l'ONU a accumulé
une expérience considérable en matière de
gestion et de règlement des conflits, ainsi que de consolidation
de la paix. Mais il nous faut bien reconnaître que les
résultats sont mitigés. Parmi les succès,
je citerai en particulier la Namibie, l'Afrique du Sud, le Mozambique,
El Salvador, la Slavonie orientale, le Guatemala et le Timor oriental.
Parmi les échecs, dont on a hélas beaucoup plus
parlé, surtout ceux du début et du milieu des années
90, il y a la Somalie, la Bosnie, le Rwanda et l'Angola. Ce n'est
pas un hasard, je crois, que là où nous avons échoué,
soit il n'y avait pas de paix à maintenir, soit les accords
de paix étaient fragiles parce que les racines des conflits
n'avaient pas été extirpées. Nous avons tiré
des enseignements précieux de nos succès et de nos
échecs et nous faisons de notre mieux pour les mettre en
pratique.
Quels sont ces enseignements ? Permettez-moi d'en citer
neuf qui me paraissent importants.
PREMIEREMENT, il faut au besoin savoir dire non.
Nous devons connaître les limites de ce que l'ONU peut
faire. Nous devons faire très attention à ne pas
nous laisser utiliser comme paravent quand la communauté
internationale n'a pas la volonté politique de faire le
nécessaire pour régler un problème. Si le
Conseil de sécurité veut lui confier un mandat dont
il ne croit pas pouvoir s'acquitter, avec des moyens qu'il sait
insuffisants, le Secrétaire général doit
le dire haut et fort, et à l'avance. Je crois que nous
avons appris cette leçon, même si elle est difficile
à accepter.
DEUXIEMEMENT, il faut savoir où l'on va.
C'est quand nous avions un mandat clair et réaliste
que nous avons obtenu le plus de succès. Pour les activités
de consolidation de la paix, cela veut dire qu'il faut que l'aboutissement
recherché soit bien clair, ou au moins qu'il existe un
accord entre toutes les parties sur la façon dont cet aboutissement
sera défini et le moment où il le sera.
En ce qui vous concerne, vous êtes convenus que cette
décision devait reposer sur le principe démocratique
fondamental du consentement des gouvernés.
Au Timor-Oriental, la tâche de l'ONU a été
facilitée par le fait qu'il était clair depuis le
départ que le but était l'indépendance, que
l'Organisation administrerait provisoirement le territoire et
qu'elle jouirait pour cela de pouvoirs bien définis. Ce
fut le cas aussi, avant, en Namibie.
Par contre, au Kosovo, tant l'aboutissement que la méthode
à suivre pour le définir suscitent de profonds désaccords,
non seulement entre les anciens belligérants mais aussi
entre les acteurs internationaux.
TROISIEMEMENT, il faut connaître le contexte.
J'en reviens à Louis MacNeice et à "l'ivresse
de la diversité des choses". Ce sont les caractéristiques
propres à chaque conflit qui déterminent ce qui
peut être fait et quand. Au Nicaragua et en Afrique Sud,
nous avons pu contribuer à la tenue d'élections
parce que ces pays étaient prêts pour des élections.
Mais en République démocratique du Congo,
où trois millions et demi de personnes sont mortes en six
ans de conflit, des préparatifs soigneux et complets s'imposent
avant que des élections puissent se tenir. Dans les situations
d'après conflit, c'est quand elles sont issues d'un consensus
politique concernant leurs objectifs que les élections
débouchent sur les meilleurs résultats. En l'absence
d'un tel consensus, il arrive souvent que les parties ne se sentent
pas tenues d'honorer leurs engagements. Elles ne suivent pas les
règles du jeu parce qu'elles ne savent pas exactement quelles
sont ces règles.
Je voudrais pouvoir vous dire que l'ONU, et en particulier
le Conseil de sécurité, a toujours tenu compte du
contexte, des questions difficiles touchant à ce qui a
déclenché les massacres et a mis fin aux massacres.
Mais très souvent, cela n'a pas été le cas,
et la population des pays concernés en a payé le
prix. La conclusion est, je crois, que nous devons être
plus à l'écoute de ceux à qui il appartient
de faire la paix ou de ne pas la faire.
QUATRIEMEMENT, il ne faut jamais négliger la
sécurité.
C'est le point sur lequel les spécialistes de la consolidation
de la paix sont le plus près de se mettre d'accord : la
plupart des activités qui entrent dans notre définition
de la consolidation de la paix ne peuvent être exécutées
que si les conditions de sécurité sont déjà
raisonnablement bonnes.
Certes, la question est de savoir quel niveau de sécurité
une société donnée considérera comme
"raisonnable", et comment ce niveau pourra être
atteint. Dans certains cas, il suffira de négociations
ou d'un dialogue entre les parties en conflit; dans d'autres,
il faudra faire intervenir une force de stabilisation régie
par des règles d'engagement bien précises.
Mais il n'en reste pas moins que si les conditions de sécurité
sont mauvaises, pratiquement tout le reste est impossible : il
est impossible de gouverner efficacement, il est impossible de
reconstruire, il est impossible aux réfugiés de
rentrer chez eux, il est impossible de rouvrir les écoles,
il est impossible de tenir des élections.
CINQUIEMEMENT, il faut maîtriser les attentes.
Il y a un moment, quand les massacres cessent, où tout
semble possible. Les attentes sont immenses.
Cela peut être dangereux, car le chemin qui mène
à la paix est souvent long et sinueux. Il faut parfois
des années, voire des dizaines d'années, pour réunir
les différents éléments de la consolidation
de la paix, comme le rétablissement de la confiance, la
restructuration des institutions de l'État et la relance
de l'économie. Pendant tout ce temps, l'espoir et la foi
dans le processus doivent être nourris.
Il faut donc maîtriser les attentes des gens dès
le départ, et pendant tout le processus, ce qui exige
un sérieux effort d'information et d'éducation.
En particulier, il faut absolument que les gens sachent ce
que l'ONU est venue faire chez eux, et ce qu'elle n'est pas capable
de faire. A défaut, on laisse se créer des attentes
exagérées qui seront inévitablement déçues.
Lorsque la déception s'installe, les gens se retournent
facilement contre l'accord de paix qu'ils avaient tout d'abord
accueilli avec satisfaction.
SIXIEMEMENT, il faut tenir le cap, car la consolidation
de la paix est un travail de longue haleine.
Cet enseignement découle du précédent.
Près de la moitié des accords de paix échouent
dans les cinq ans. D'autres végètent, sans que l'on
sache si c'est la guerre ou la paix. Dans l'existence de presque
tous les accords de paix, il vient un moment, généralement
de trois à sept ans après la signature, où
le sentiment de déception domine et où la machine
semble tourner à vide. Le pire est que ce moment coïncide
souvent avec celui où le monde extérieur commence
à se désintéresser de la situation. L'engagement
politique et l'appui financier déclinent, juste au moment
où le processus a besoin d'un coup de pouce.
Les accords sur les droits de l'homme ou la réforme
de la justice, qui coûtent tant d'efforts,
sont souvent appliqués avec bien moins de rigueur quand
l'attention du pays et du monde se relâche. Au Guatemala,
ces réformes, indispensables pour que le pays puisse passer
de la simple absence de guerre à une paix solide, ont été
la partie la plus difficile du processus.
Au milieu des années 90, nous avons envoyé une
mission de maintien de la paix en Haïti, où
une nouvelle force de police a été formée.
Puis, nous sommes partis - avec les autres institutions internationales
- avant que la paix ait véritablement pris racine. Aujourd'hui,
nous sommes de retour, et la plupart de ce que nous avions accompli
a été réduit à néant, notamment
par les récentes inondations, qui ont noyé les traces
de nombreuses années d'incurie.
La leçon - et elle est très importante - est
que tout le monde doit tenir bon : le Conseil de sécurité,
les Etats Membres, les ONG internationales, et bien sûr
les anciennes parties au conflit et la population elle-même,
qui sont les principaux acteurs dans tout processus de consolidation
de la paix.
On peut au moins dire que la communauté internationale
semble être en train d'apprendre cette leçon. Dans
des pays comme la Sierra Leone et le Timor-Oriental, nous tenons
bien le cap. Et nous structurons notre nouvelle mission en Haïti
en ayant le long terme à l'esprit.
SEPTIEMEMENT, il faut procéder dans l'ordre.
Une des leçons que nous avons apprises à nos
dépens est qu'il est dangereux d'essayer de faire les choses
dans le désordre.
Ainsi, avant que de véritables élections puissent
avoir lieu, il faut que la loi soit respectée et qu'il
existe un accord sur ce que les résultats impliqueront,
ainsi que sur la façon dont le pouvoir sera réparti.
En Angola, nous avons vu ce qui se passe quand ce n'est
pas le cas.
Avant que l'économie puisse être complètement
libéralisée, il faut que la situation sociale
soit relativement stable. Il peut être désastreux
d'introduire des politiques qui, aussi sensées soient-elles
à long terme, entraînent à court terme un
chômage élevé alors que de nombreuses personnes
possèdent encore des armes et n'ont pratiquement aucun
moyen de s'intégrer dans la vie économique d'une
société en paix. Dans ces circonstances, les ajustements
structurels rigoureux sont déplacés, et ce sont
des politiques favorables aux pauvres et à la paix que
les institutions financières internationales doivent préconiser.
Avant que la communauté internationale ne se retire,
il faut que l'économie ait été relancée.
Il n'est pas surprenant que dans les pays les plus pauvres, où
la croissance économique est pratiquement nulle, comme
en Haïti et au Libéria, les processus de paix aient
échoué et la violence ait repris de plus belle.
HUITIEMEMENT, il faut veiller à ce que tout le
monde soit sur la même longueur d'onde.
Il est arrivé que des interventions de grande envergure
échouent, ou manquent d'échouer, parce qu'elles
étaient trop fragmentées. Le système est
aujourd'hui plus cohérent. Nous communiquons mieux avec
les autres organismes des Nations unies, avec les ONG, avec la
communauté internationale au sens large et avec les populations
des pays où nous intervenons, pour veiller à ce
que tout le monde s'entende sur les priorités et sur l'action
à mener en fonction de ces priorités.
Enfin, les populations locales doivent prendre les choses
en main, car ce sont elles qui vivront avec les résultats
du processus de paix.
Dans beaucoup de situations, il semble plus facile pour tout
le monde de laisser des extérieurs prendre les choses en
main, qu'il s'agisse de rédiger les textes de loi, d'organiser
les élections et le travail des tribunaux, ou de prendre
des décisions économiques difficiles. Mais si elles
sont prises sans la participation véritable de ceux qui
vivront avec leurs effets, ces décisions seront, tôt
ou tard, rejetées.
Aucun conflit ne peut être réglé grâce
uniquement à la bonne volonté d'intervenants extérieurs.
Ceux qui sont directement touchés par les conflits en comprennent
mieux la dynamique que tous les acteurs internationaux. Ceux qui
sont directement touchés par les conflits doivent participer
à leur règlement et constater des résultats
qui justifient le compromis et les sacrifices consentis.
La liste pourrait être plus longue. Une autre leçon
concerne la soif de richesse qui motive certaines revendications.
Quelles que soient leurs causes, il est souvent impossible de
régler les conflits sans couper les fonds qui leur permettent
de se perpétuer et offrir aux combattants des moyens pacifiques
de gagner leur vie. Les deux "D" - la démobilisation
et le désarmement - ne s'envisagent plus aujourd'hui sans
un "R", pour réinsertion dans la vie civile.
Sans activités de réinsertion, il est pratiquement
certain que de nouvelles armes feront leur apparition et que la
violence reprendra. Et il faut aussi, bien entendu, penser
à la réconciliation, qui n'a de chance que si
les victimes d'atrocités ont le sentiment que justice a
été rendue, ou du moins que le mal qui leur a été
fait a été reconnu. A défaut, l'impression
est qu'il reste des comptes à régler, ce qui peut
se révéler déstabilisant à long terme.
Pour finir, je dirai que la leçon la plus importante,
pour moi personnellement et pour l'Organisation des Nations unies,
est qu'il faut toujours être à l'écoute, et
prêt à apprendre. Mesdames et Messieurs, ces leçons,
nous devons les apprendre. Et nous devons en tenir compte dans
nos futures opérations de paix, dans ces efforts que nous
déploierons ensemble en vue de créer un monde meilleur
et plus sûr pour nous-mêmes et pour nos enfants.
Source : Nations unies, New York, octobre 2004.
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