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DUBLIN, 14 OCTOBRE 2004 / FORUM NATIONAL SUR LEUROPE
__Kofi Annan : Lespoir quentretiennent lONU et lUnion européenne, ainsi que lUnion africaine, est celui dune paix fondée sur le multilatéralisme
Je suis très heureux de me trouver à Dublin,
au Château de Dublin, et en la compagnie d'Irlandais et
d'Irlandaises de toutes les conditions, pour ce Forum national
sur l'Europe. Je sais qu'il arrive souvent que ceux qui viennent
visiter votre pays revendiquent une ascendance irlandaise. Je
voudrais bien moi aussi pouvoir le faire, mais je n'en ai vraiment
pas le droit et, franchement, même au pays de la pierre
de Blarney, je ne crois pas que quiconque me croirait si je le
faisais.
Mais je peux quand même dire ceci. Il y a un peu de l'Irlande
en tous ceux qui rêvent du jour où aucun enfant n'ira
plus au lit le ventre creux. Il y a un peu de l'Irlande en tous
ceux qui croient en la justice, ou rêvent d'un monde dans
lequel toutes les nations seraient libres de choisir leur destinée
dans la paix. Et il y a un peu de l'Irlande dans l'idée
même d'un lien de solidarité unissant les hommes
et les femmes du monde entier. Permettez-moi donc de déclarer
avec fierté que je porte un peu de l'Irlande en moi !
[
] L'Irlande apporte une précieuse contribution à
l'Organisation des Nations Unies. Elle se signale par sa participation
aux travaux de nombreux organes de l'ONU, et a récemment
siégé avec distinction au Conseil de sécurité.
Elle soutient fermement la cause du désarmement, a joué
un rôle d'avant-garde dans la gestion des sanctions contre
les rebelles de l'UNITA en Angola, et met en exergue le rôle
des civils dans la prévention et la gestion des crises.
L'ONU a eu la chance de compter des policiers et militaires irlandais
parmi le personnel d'un grand nombre de ses missions, y compris
la première grande opération de maintien de la paix,
dans les années 60, au Congo. Pendant de nombreuses années,
la Force intérimaire des Nations Unies au Liban était
majoritairement composée de soldats irlandais. Aujourd'hui,
des soldats et des policiers irlandais participent avec fierté,
dans divers points chauds du globe, à des missions placées
sous le signe du drapeau bleu. L'Irlande promeut le développement,
s'efforce d'offrir une assistance toujours plus généreuse
et aide à combattre le VIH/sida en Afrique, tout cela pour
favoriser la réalisation des objectifs du Millénaire
pour le développement. L'ONU compte beaucoup d'Irlandais
dévoués parmi son personnel. Les ONG qui travaillent
avec elle aussi. L'Irlande rappelle au monde que tous les
êtres humains méritent de jouir de tous les
droits de l'homme, comme le dit mon amie et ancienne collègue
Mary Robinson. Les Irlandais ne font pas que prêcher le
multilatéralisme : ils le pratiquent.
Pourtant, aujourd'hui, la paix et le développement
semblent en mauvaise posture. Certains craignent d'être
attaqués par des terroristes dotés d'armes de destruction
massive, tandis que d'autres vivent dans la hantise que leur propre
gouvernement ou leurs voisins n'organisent un génocide
ou des violations massives de leurs droits fondamentaux. Des
milliards de personnes vivent encore avoir moins d'un dollar par
jour. L'ampleur des problèmes à régler
n'a d'égale que celle des souffrances endurées.
Et quiconque pense que nos problèmes communs appellent
des réactions collectives ne peut qu'être troublé
par la façon dont la situation a évolué ces
dernières années. De toute évidence, tant
les Etats pris individuellement que les organisations auxquelles
ils appartiennent - y compris l'ONU - doivent mieux faire.
Je suis déterminé à ce que nous fassions
mieux. Je veux aider le monde à tirer quelque chose
de positif de cette période de trouble et de crise dans
les affaires mondiales. C'est à cet effet que j'ai
nommé [en 2003] un groupe de personnalités de
haut niveau à qui j'ai demandé d'analyser les
dangers qui nous menacent, d'évaluer réalistement
les moyens dont nous disposons actuellement pour y faire face
et de recommander des changements à apporter dans le système
international, sur le plan de la doctrine et des structures, pour
que nous soyons mieux à même de trouver collectivement
des solutions efficaces. J'insiste sur le "collectivement".
Le rapport que le Groupe devrait présenter en décembre
[2004] préparera le terrain pour la réunion que
les dirigeants des pays du monde tiendront en septembre [2005]
à New York, réunion à laquelle ils devront
trouver des points de convergence et prendre des décisions
courageuses concernant l'avenir du système international
pour que l'ONU soit, au XXIe siècle, telle
que le monde a tant besoin qu'elle soit. Si 2003 fut une année
de profondes divisions et 2004 une année de sérieuse
réflexion, 2005 devra être une année d'action
décisive.
Cette action ne doit pas concerner que la paix et la sécurité.
En fait, le sommet de l'an prochain marquera le cinquième
anniversaire de l'adoption de la Déclaration du Millénaire.
Les dirigeants mesureront le chemin parcouru sur la voie de la
réalisation des objectifs du Millénaire. Peut-être
connaissez-vous tous par cur les huit objectifs en question. Mais
au cas où certains d'entre vous n'en auraient pas entendu
parler, permettez-moi de rappeler qu'il s'agit notamment de
diviser par deux le nombre de miséreux, d'arrêter
la progression du VIH/sida et de rendre l'enseignement primaire
universel, tout cela d'ici à 2015. Il nous reste 11 ans
pour y parvenir.
Nous devons y parvenir et nous le pouvons, mais seulement si
les pays riches se décident à faire leur part. Je
salue le fait que l'Irlande se montre déterminée
à tenir l'engagement qu'elle a pris de porter à
0,7 % de son PIB le budget qu'elle consacre à l'aide au
développement. J'ajoute ma voix à celle des nombreux
Irlandais qui tiennent à rappeler à tous les pays
riches qu'ils ont fait des promesses concernant l'aide au développement,
l'allégement de la dette et l'équité des
échanges, et qu'ils doivent les tenir. L'autre jour, Bono
a dit : "Il ne s'agit pas de charité, mais de justice".
Il a raison. Mais il s'agit aussi de faire ce qu'il y a de plus
rationnel. Tant que des milliards de personnes n'auront pratiquement
aucun espoir de s'en sortir, nous n'aurons aucun espoir de vivre
dans un monde stable et sûr. Les pays riches ont le devoir
moral d'aider le monde en développement à combattre
la pauvreté, l'inégalité et l'injustice,
mais ils ont aussi tout intérêt à le faire.
La cause du développement et la cause de la paix ne font
qu'une.
Je sais qu'à une rencontre comme celle-ci, ceux que
j'ai devant moi sont non seulement des citoyens irlandais, mais
aussi des citoyens européens. L'Union européenne
et l'ONU sont toutes deux sorties des décombres de la deuxième
guerre mondiale. Il faut qu'elles coopèrent de près
pour que l'espoir d'une paix issue du multilatéralisme
se réalise. Et je suis heureux de pouvoir dire que nous
sommes passés à la vitesse supérieure durant
la récente présidence irlandaise, ce dont je remercie
le gouvernement irlandais.
L'Union européenne et ses Etats membres assument une
grande partie des dépenses de l'ONU et soutiennent ses
activités dans tous les domaines. Je leur en suis très
reconnaissant, mais je place en eux des attentes plus grandes
encore. C'est pourquoi je me félicite du développement
des capacités de l'Union dans le cadre de la politique
européenne de sécurité et de défense,
et des progrès que nous accomplissons ensemble dans le
domaine de la gestion des crises.
Pendant la présidence italienne, nous avons signé
une déclaration commune sur la gestion des crises.
Mais pendant la présidence irlandaise, nous avons travaillé
dur, sur la base de cette déclaration, pour faire en sorte
que notre coopération soit structurée, concrète
et aussi large que possible :
structurée, parce qu'elle s'inscrit
dans le cadre d'un mécanisme consultatif mixte;
concrète, parce qu'elle porte sur des
questions de fond comme la formation, la communication et les
pratiques optimales;
et aussi large que possible, parce qu'elle
couvre toutes les questions relatives à la gestion des
conflits, de la prévention à la consolidation de
la paix en passant par le maintien de la paix, et leurs aspects
autant civils que militaires.
Je veux absolument que vous sachiez toute l'importance que
l'ONU attache au renforcement des capacités de l'Union
européenne. L'Union européenne peut offrir les services
de spécialistes dont les principaux fournisseurs de troupes
ne disposent pas, et déployer des unités beaucoup
plus rapidement que nous. Nombreux sont ceux qui doivent leur
vie à Artémis, l'opération que la
France a menée en République démocratique
du Congo avant de passer la main à l'ONU. Artémis
date d'avant la déclaration commune, mais n'en constitue
pas moins un modèle de coopération entre l'UE et
l'ONU, fondée sur le rôle primordial du Conseil de
sécurité dans le maintien de la paix et de la sécurité
internationales.
Cela étant dit, l'existence d'une politique européenne
de sécurité et de défense ne signifie pas
que les membres de l'Union puissent se dispenser de fournir des
Casques bleus aux missions de maintien de la paix des Nations
Unies. Aujourd'hui, les besoins sont particulièrement importants.
Ces neuf derniers mois, avec cinq nouvelles opérations
mises en place ou en préparation, ils ont augmenté
de près de 50 %. Quelque 56'000 soldats et observateurs
militaires sont sur le terrain. Mais nous devons absolument en
trouver 30'000 encore, plus un grand nombre de policiers et beaucoup
d'autres civils.
Or, aujourd'hui, moins d'un Casque bleu sur dix provient
d'un pays de l'Union européenne. En Afrique, où
la plupart de notre personnel de maintien de la paix est déployé,
le rapport est inférieur à un sur vingt. Je suis
heureux de pouvoir dire que l'Irlande ne suit pas cette tendance
et qu'elle apporte une contribution essentielle au Libéria.
J'espère que d'autres pays européens marcheront
dans vos pas. Je me rends compte que des exigences nombreuses
et complexes pèsent sur les forces militaires européennes,
mais notre point de départ doit être le respect de
la Charte des Nations Unies et la solidarité avec les hommes
et les femmes du monde entier, qu'ils vivent au Kosovo, au Darfour,
en Afghanistan ou au Congo. Quand les troupes d'Etats Membres
de l'ONU représentant toutes les régions du monde
sont présentes sur le terrain, il est absolument clair
que la communauté internationale est déterminée
et unie dans sa recherche de la paix.
Mais nous n'avons pas besoin que de soldats. Les civils
font une grande partie du travail le plus important dans la gestion
des crises, celui qui a pour but de s'attaquer aux causes des
conflits à la racine et de consolider la paix dans la durée.
Le Conseil de sécurité a souligné le rôle
important que les civils jouent dans la gestion des crises, et
mon ami Javier Solana a récemment fait à ses membres
un exposé sur le développement des capacités
de l'Union dans ce domaine. Je suis particulièrement satisfait
des efforts que fait l'UE pour se doter d'un corps de civils qualifiés
et spécialisés prêts à être déployés
à brève échéance.
Je ne saurais clore le sujet sans mentionner la terrible
crise qui sévit au Soudan. Ce qui se passe dans ce
pays ne peut qu'heurter les consciences et rappeler les horreurs
auxquelles nous avons assisté dans d'autres parties de
l'Afrique il y a 10 ans. Dès le départ, l'Organisation
des Nations Unies est intervenue, avec plusieurs ONG partenaires,
pour faire face à l'urgence humanitaire. Mais la sécurité
des civils soudanais et des agents humanitaires demeure un sérieux
problème. Avec l'appui du Conseil de sécurité,
l'Union africaine a pris la tête des efforts déployés
pour trouver une solution politique et améliorer les conditions
de sécurité. Je me félicite de l'appui que
l'Union européenne lui apporte, notamment sous la forme
de fonds qu'elle s'est engagée à verser par l'intermédiaire
de la Facilité de soutien à la paix pour l'Afrique.
Mais permettez-moi d'être très franc : l'aide
apportée jusqu'ici est très insuffisante. Le Darfour
est une région immense et ceux qui souffrent sont extrêmement
nombreux. Il faut davantage de fonds pour financer l'effort humanitaire.
Et l'Union africaine a besoin d'un appui concret : soutien logistique,
matériel, ressources financières, et pressions politiques
sur les parties. Tous les pays et toutes les organisations qui
le peuvent doivent prêter assistance, et tout de suite.
L'espoir qu'entretiennent l'ONU et l'Union européenne,
ainsi que l'Union africaine, est celui d'une paix fondée
sur le multilatéralisme. Nous devons prouver que chacune
de ces institutions est à la hauteur des attentes placées
en elle. Cela veut dire que nous devons les réformer quand
le besoin s'en fait sentir. Mais cela veut dire aussi que nous
devons veiller à ce qu'elles soient pleinement mises à
contribution. Il le faut, pour notre sécurité à
tous et pour l'avenir de l'humanité.
Je crois que les Irlandais en sont bien conscients. C'est d'ailleurs
un Irlandais, Seamus Heaney, qui a parlé d'une "république
de la conscience". Et c'est lui qui nous rappelle que, quand
on nous demande qui sont nos voisins, nous devons répondre
"tous les êtres humains".
Chers voisins, chers amis, je vous dis donc "Go raibh
maith agaibh", en priant le Seigneur pour que cela ressemble
d'assez près à "Merci" !
Source : Nations unies, New York, 14 octobre 2004.
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