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NEW YORK, 7 DECEMBRE 2004 / UN SEMINAIRE DES NATIONS UNIES SUR L'ISLAMOPHOBIE
__Kofi Annan appelle à mettre fin aux préjugés négatifs envers l'Islam
Rappelant lors d'un séminaire sur l'islamophobie que
l'Islam ne pouvait être jugé aux actes
d'extrémistes qui s'en prennent volontairement à
des civils, le secrétaire général des
Nations unies, Kofi Annan, estime qu'il faut "empêcher
les médias de répandre la haine sans sacrifier la
liberté d'expression".
"La lutte contre l'islamophobie doit [
] faire un sort à la question du terrorisme et de la violence qui prétendent agir au nom de l'Islam. L'Islam ne peut être jugé aux agissements d'extrémistes qui s'en prennent sciemment à la vie de civils", a déclaré Kofi Annan, le 7 décembre 2004, lors d'un Séminaire sur l'Islamophobie intitulé "Confronter l'islamophobie : Education pour la tolérance et la compréhension
d'autrui" organisé au siège des Nations
unies à New York par le Département de l'information
de l'organisation internationale.
"Il est injuste que quelques-uns déshonorent tous
les autres. Nous devons tous condamner ceux qui commettent des
actes aussi indéfendables sur le plan moral et qu'aucune
cause ne peut légitimer. Surtout, les musulmans eux-mêmes
doivent se faire entendre comme ils ont été nombreux
à le faire après les attentats du 11 septembre contre
les Etats-Unis, montrer qu'ils tiennent ceux qui prônent
ou pratiquent la violence pour des réprouvés et
protester hautement qu'un tel détournement des leçons
de l'Islam est inacceptable", a-t-il poursuivi.
A propos des médias, Kofi Annan a tenu à rappeler
qu'il fallait "empêcher les médias et l'Internet
de servir à répandre la haine sans sacrifier évidemment
la liberté d'opinion et d'expression".
"La lutte contre l'islamophobie doit suivre une stratégie
qui s'appuie largement sur l'éducation, sur l'ouverture
des esprits à l'Islam et à toutes les autres religions
et traditions, afin que les mythes et les mensonges soient perçus
pour ce qu'ils sont", a-t-il expliqué.
"Il est aussi indispensable qu'il y ait un engagement
exemplaire des instances dirigeantes et que les autorités
publiques non seulement condamnent l'islamophobie mais veillent
aussi à ce que les promesses de non-discrimination se réalisent
dans l'application des lois et les pratiques sociales".
Abordant la question de l'intégration des immigrés musulmans dans les sociétés de tradition chrétienne; Kofi Annan a expliqué que "l'intégration se fait dans les deux sens". "L'immigrant doit s'adapter à sa nouvelle société, et celle-ci doit aussi savoir changer. Celui qui accueille et celui qui arrive doivent comprendre chacun les attentes et les responsabilités de l'autre", a estimé le secrétaire général des Nations unies.
LE DISCOURS DE KOFI ANNAN au séminaire : "Confronter l'islamophobie : éducation pour la tolérance et la compréhension d'autrui"
C'est pour moi un plaisir que de vous accueillir aux Nations
unies pour le deuxième de nos séminaires sur le
thème "Désapprendre l'intolérance".
Je dois remercier le professeur Nasr, l'un des grands spécialistes
mondiaux de l'Islam, d'avoir accepté d'être parmi
nous aujourd'hui et remercier aussi les autres invités
d'avoir bien voulu participer à ces entretiens.
Lorsqu'un nouveau mot entre dans la langue, c'est souvent à
la suite d'une innovation scientifique ou d'une fantaisie de la
mode. Mais lorsque l'on est obligé de forger un néologisme
pour décrire la généralisation constante
d'un préjugé, c'est d'une bien troublante, d'une
bien attristante évolution qu'il s'agit de rendre compte.
C'est ce qui se passe avec l'islamophobie.
Le mot est apparu semble-t-il à la fin des années
80 et au début des années 90, mais le phénomène
lui-même existait depuis des siècles. Le poids de
l'histoire et les répercussions des événements
récents font qu'aujourd'hui beaucoup de musulmans se sentent
blessés et incompris, qu'ils s'inquiètent de voir
rogner leurs droits et qu'ils craignent même pour leur personne.
C'est pourquoi le titre de notre séminaire me paraît
si opportun: il y a bien des choses à désapprendre.
Il faut d'abord désapprendre les stéréotypes
qui se sont profondément gravés dans les esprits
et aussi dans les médias.
L'Islam est souvent perçu comme une tradition monolithique,
alors qu'elle est aussi variée que les autres et que ses
fidèles représentent toutes les nuances qui vont
du modernisme au traditionalisme. Certains commentateurs s'expriment
comme si le monde musulman était la même chose ou
presque que le monde arabe, alors, qu'en fait, la plupart des
musulmans ne sont pas de langue arabe. Les pays musulmans les
plus peuplés se trouvent dans l'Asie non arabe, de l'Indonésie
à la Turquie, qui évidemment est à la fois
en Asie et en Europe, en passant par l'Asie du Sud et du Sud-Est,
l'Asie centrale et l'Iran. Il y a aussi beaucoup de pays à
prédominance musulmane, en Afrique au sud du Sahara, et
tous les continents comptent de fortes minorités de musulmans.
Les principes de l'Islam sont présentés déformés,
en dehors de leur contexte, certaines pratiques sont isolées
comme si elles représentaient ou exprimaient à elles
seules une religion pourtant riche et complexe. On entend dire
que l'Islam est incompatible avec la démocratie, qu'il
est à tout jamais hostile à la modernité
et aux droits de la femme. Il y a trop de milieux où on
laisse passer sans les relever des remarques désobligeantes
à l'égard des musulmans, et le préjugé
finit ainsi par acquérir un semblant d'honorabilité.
Selon les stéréotypes, les musulmans seraient
en opposition avec les Occidentaux, alors que les uns et les autres
partagent une histoire faite non seulement de conflits mais aussi
d'échanges et de coopération, et que leurs arts
et leurs sciences se sont mutuellement fécondés
et enrichis. La civilisation européenne n'aurait pas
progressé comme elle l'a fait si les penseurs de la chrétienté
n'avaient pas eu le profit des connaissances et de la littérature
islamiques du Moyen Âge et des époques suivantes.
Il faut aussi désapprendre la xénophobie.
La peur de "l'autre", de "l'étranger",
est si générale et si profondément violente
que l'on peut être tenté d'y voir un trait inné
de l'espèce humaine. Mais le préjugé n'est
pas inscrit dans les gènes. Parfois, la haine s'apprend.
Parfois, on y est amené par les manipulations de dirigeants
qui exploitent la peur, l'ignorance et le sentiment d'infériorité.
Vivre aux côtés de quelqu'un de culture et de
croyance différentes présente des difficultés
réelles, surtout dans un monde où la concurrence
économique est intense et où il y a eu des mouvements
d'immigration massive, comme ont pu en connaître les deux
dernières générations d'Européens.
Mais cela ne justifie pas la diabolisation, ni l'exploitation
délibérée de la peur à des fins politiques,
qui ne font qu'accélérer la spirale du soupçon
et de l'aliénation.
Désapprendre l'intolérance est en partie un
problème juridique. La liberté de religion et
le droit d'être protégé de la discrimination
à motif religieux sont depuis longtemps consacrés
par le droit international, de la Charte des Nations unies à
la Déclaration universelle des droits de l'homme, en passant
par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques,
pour ne citer que ceux-là. Ils ont été intégrés
dans la législation de beaucoup de pays. Les rapporteurs
spéciaux des Nations unies continuent d'en contrôler
le respect et d'en surveiller les violations, et de recommander
les moyens de lutter contre l'islamophobie et les autres formes
du racisme et de l'intolérance.
Mais les lois et les normes ne sont qu'un point de départ.
La lutte contre l'islamophobie doit suivre une stratégie
qui s'appuie largement sur l'éducation, sur l'ouverture
des esprits à l'Islam et à toutes les autres religions
et traditions, afin que les mythes et les mensonges soient perçus
pour ce qu'ils sont.
Nous devons empêcher les médias et l'Internet
de servir à répandre la haine, sans sacrifier évidemment
la liberté d'opinion et d'expression.
Il est aussi indispensable qu'il y ait un engagement exemplaire
des instances dirigeantes et que les autorités publiques
non seulement condamnent l'islamophobie mais veillent aussi à
ce que les promesses de non-discrimination se réalisent
dans l'application des lois et les pratiques sociales.
Dans beaucoup de pays de tradition chrétienne, la présence
de communautés musulmanes nombreuses est un phénomène
relativement nouveau. Or, l'intégration se fait
dans les deux sens. L'immigrant doit s'adapter à sa nouvelle
société, et celle-ci doit aussi savoir changer.
Celui qui accueille et celui qui arrive doivent comprendre chacun
les attentes et les responsabilités de l'autre. Ils doivent
savoir s'il le faut agir ensemble face aux dangers communs, celui
de l'extrémisme par exemple.
Le dialogue entre les confessions n'est pas inutile.
Mais ce n'est pas dans les ressemblances qu'il y a entre les religions,
qui sont l'ordinaire de ce dialogue, que les problèmes
prennent naissance. Les problèmes proviennent d'une ressemblance
d'un autre ordre, cette propension qu'a l'être humain à
favoriser aux dépens des autres son propre groupe, sa propre
croyance et sa propre culture. Les activités interconfessionnelles
devraient s'engager sur un terrain plus pratique et se développer
en s'inspirant de ces milieux formés de gens d'origine
différente qui se rencontrent régulièrement,
dans des associations professionnelles, ou sur les stades, ou
dans quelque autre pratique sociale. Ces contacts quotidiens
sont moins artificiels que les instances du dialogue institutionnalisé
et peuvent être particulièrement efficaces pour démystifier
"l'autre", "l'étranger".
On ne peut parler honnêtement d'islamophobie sans évoquer
aussi son contexte politique. L'histoire qu'ont vécue
les musulmans comprend, directement ou indirectement, le colonialisme
et la domination de l'Occident. Ils trouvent de nouveaux motifs
de ressentiment dans le conflit non réglé du Moyen-Orient,
la situation en Tchétchénie et les atrocités
qu'ont subies les musulmans dans l'ex-Yougoslavie. De tels épisodes
peuvent susciter une réaction viscérale, presque
un sentiment d'injure personnelle. Mais rappelons-nous que ce
sont là des réactions politiques, c'est-à-dire
la contestation de politiques particulières. On y voit
trop souvent une réaction de l'Islam contre les valeurs
occidentales, qui déclenche à son tour une contre-réaction
anti-islamique.
La lutte contre l'islamophobie doit aussi faire un sort à
la question du terrorisme et de la violence qui
prétendent agir au nom de l'Islam. L'Islam ne peut être
jugé aux agissements d'extrémistes qui s'en prennent
sciemment à la vie de civils. Il est injuste que quelques-uns
déshonorent tous les autres. Nous devons tous condamner
ceux qui commettent des actes aussi indéfendables sur le
plan moral et qu'aucune cause ne peut légitimer. Surtout,
les musulmans eux-mêmes doivent se faire entendre comme
ils ont été nombreux à le faire après
les attentats du 11 septembre contre les Etats-Unis, montrer qu'ils
tiennent ceux qui prônent ou pratiquent la violence pour
des réprouvés et protester hautement qu'un tel détournement
des leçons de l'Islam est inacceptable. Oui, il faut
que les solutions viennent de l'Islam lui-même, peut-être
selon la tradition islamique du "ijtihad", c'est-à-dire
de l'interprétation libre. Ce questionnement libre, cette
interrogation ouverte sur ce que leur culture et celles des autres
ont de bon et de moins bon, ouvrent peut-être la voie par
laquelle on pourra attaquer cette problématique et d'autres
domaines encore.
L'islamophobie est à la fois une question profondément
personnelle pour les musulmans, un sujet d'une grande importance
pour tous ceux que préoccupe le respect des valeurs universelles
et un problème qui touche à l'harmonie et à
la paix internationales. Nous ne devons pas sous-estimer l'amertume
et le sentiment d'injustice que ressentent les représentants
de l'une des religions, l'une des cultures, l'une des civilisations
les plus importantes du monde. Nous devons attacher la plus grande
urgence à la restauration de la confiance entre les peuples
de foi et de culture différentes. Sinon, la discrimination
continuera de corrompre de nombreux esprits innocents et la défiance
nous empêchera peut-être de réaliser les ambitions
de notre programme international de paix, de sécurité
et de développement.
Nous n'avons qu'une planète pour vivre. Nous devons
nous comprendre et nous respecter, vivre en paix les uns aux côtés
des autres et illustrer ce que nos traditions respectives nous
offrent de meilleur. Ce n'est pas aussi simple que nous le voudrions
? Raison de plus pour nous y employer avec plus d'ardeur, y mettre
tous nos moyens, et y engager tout notre coeur.
Source : Nations unies, New York, 7 octobre 2004.
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