Nous avons connu toutes les guerres, nous avons cru
au pouvoir de la violence comme levier de changement, nous avons
vécu toutes les ségrégations, nous avons
imposé et subi toutes les purifications communautaires
!
Nous avons fait de la religion une identité milicienne
et avons rejeté toutes les valeurs dont elle était
porteuse, les valeurs de tolérance, de respect de la personne
humaine, de justice !
Nous avons recherché dans les guerres que nous nous
sommes livrées l'aide des autres et avons, de ce fait,
abdiqué notre indépendance et notre souveraineté
! Nous avons été finalement réduits, sans
même nous en apercevoir, au rang de simples instruments
dans "la guerre des autres" sur le sol de notre patrie
!
Nous reconnaissons notre responsabilité commune,
chrétiens et musulmans, dans la guerre qui a ravagé
notre pays, et nous estimons que cette reconnaissance est
la condition essentielle pour tirer les leçons de la guerre
et ne pas être condamnés à répéter
indéfiniment les erreurs que nous avons commises.
Nous avons beaucoup souffert, mais nous avons aussi
beaucoup appris ! Nous avons payé cher le prix de la connaissance
: 144'240 morts, 17'415 disparus et 197'506 blessés ! Nous
l'avons payé de la destruction de nos villes et de nos
villages ! Nous l'avons payé de l'exode de centaines de
milliers de nos enfants, de la perte de notre qualité de
vie, de la chute de nos revenus, de notre misère !
Nous l'avons payé de nous-mêmes, de notre aptitude
au bonheur, de notre capacité à espérer,
de notre estime de soi !
Mais nous savons aujourd'hui que le recours à la violence
ne peut mener qu'à la destruction et à la mort,
à la destruction de l'autre, mais aussi à la destruction
de soi.
Nous savons également que nous sommes désormais
liés, chrétiens et musulmans, pour le meilleur et
pour le pire, par un même destin.
Nous pouvons en faire un destin d'ouverture et d'avenir
:
si nous savons comment réhabiliter le modèle
de convivialité que nous avions créé en le
libérant des pesanteurs communautaires et des querelles
politiciennes qui l'avaient dénaturé pour en faire
un modèle à suivre pour conjurer la violence qui
se répand dans le monde;
si nous comprenons que la relation à l'autre ne
peut pas se limiter au voisinage ou à la simple coexistence,
car elle est nécessaire à notre épanouissement
et représente un élément constitutif dans
la formation de notre personnalité;

si nous savons gérer les différences en
ayant recours au dialogue et au compromis et en développant
une culture de la convivialité qui repose sur la démocratie
et les droits de l'homme;
si nous avons le courage de faire face aux courants extrémismes
qui se développent dans nos communautés pour bloquer
ainsi toute possibilité de résurgence des fanatismes
et empêcher que notre société ne soit prise,
une nouvelle fois, en otage par les extrémistes.
Mais nous pouvons également en faire un destin de
déchéance :
si nous demeurons prisonniers du passé et de ses conflits, incapables de tourner la page et d'assumer toutes les victimes de la guerre sans discrimination aucune;
si nous continuons à nous opposer sur les priorités nationales - libération du territoire national, recouvrement de la souveraineté nationale et réforme des institutions de la République -, en ne voulant pas saisir leur complémentarité.
Nous savons enfin que notre indépendance et notre souveraineté
dépendent, avant tout, de notre volonté de rester
unis, de préserver la convivialité entre nous, chrétiens
et musulmans, et de créer un Etat dont l'existence ne soit
plus tributaire des changements régionaux et dont le fonctionnement
ne soit plus en permanence entravé par les rivalités
communautaires.
Nous ne voulons plus continuer d'accepter de vivre dans
la honte.
La honte d'un Etat qui ne respecte pas l'accord qui a mis fin
à la guerre.
La honte d'un Etat corrompu qui ne respecte pas les lois qu'il
édicte.
La honte d'un Etat qui n'a de cesse de dénigrer notre
histoire nationale.
La honte d'un Etat servile qui, pour justifier la tutelle qui
nous est imposée, proclame que nous sommes incapables de
nous gouverner.
La honte d'un Etat dont le fondement principal est la peur,
la peur dans laquelle il maintient les Libanais par rapport à
eux-mêmes et par rapport aux autres.
Nous, Libanais de toutes les confessions et de toutes
les régions, estimons que le changement est désormais
possible parce que nous sommes aujourd'hui plus forts qu'hier
!
Nous le sommes parce que nous avons décidé de prendre notre destin en main et de compter sur nous-mêmes ! Parce que nous refusons toute discrimination entre nous et que nous
considérons que ce qui nous lie est beaucoup plus important que ce qui nous divise ! Parce que nous avons compris que seul le respect du droit nous rend égaux et fait que nos différences ne sont plus perçues comme un facteur de division, mais comme une source de richesse ! Parce que nous pensons que nous pouvons vivre ensemble égaux et différents !
"Nous ne voulons plus continuer d'accepter de vivre dans la honte d'un Etat corrompu qui ne respecte pas les lois qu'il édicte"
Nous le sommes aussi parce que notre contribution pour sortir
le monde arabe de la stagnation dans laquelle l'a plongé
un demi-siècle de tyrannie et de dictature peut être
déterminante ! Parce que nous sommes plus habilités
que d'autres à réconcilier le monde arabe avec lui-même
et avec le monde ! Parce que nous avons l'expérience pratique
de la démocratie, parce que nous avons nos écoles,
nos universités, nos maisons d'édition, nos journaux,
nos hôpitaux, nos banques ! Parce que nous sommes partout
dans le monde à travers notre diaspora !
Nous le sommes enfin parce que la communauté internationale,
qui a longtemps dénigré l'expérience libanaise
et soutenu les régimes "forts" de la région,
commence aujourd'hui à saisir l'importance du modèle
de démocratie consensuelle que nous avions créé
et reconnaît la nécessité de lui redonner
vie pour prévenir le retour aux guerres de religion.
Nous voulons dire à la Syrie que nous ne voulons pas
la combattre ! Ni directement ni par pays interposés !
Nous voulons simplement recouvrer notre droit à disposer
de nous-mêmes et à prendre en main la gestion de
nos affaires.
Nous sommes solidaires de la Syrie, et cette solidarité
n'est pas le résultat d'une décision de nos dirigeants
politiques, qui ne doivent leur présence au pouvoir qu'à
l'appui que leur fournissent les responsables syriens. Elle est
le fruit d'une volonté libanaise d'établir les meilleures
relations avec la Syrie.
Mais cette solidarité ne peut se faire tant que le
Liban n'est pas reconnu en tant que tel et continue d'être
instrumentalisé.
Nous voulons parvenir avec les Syriens à un compromis
historique pour mettre fin, une fois pour toutes, à tous
les conflits, à toutes les querelles et à tous les
malentendus qui continuent d'empoisonner nos relations depuis
plus d'un demi-siècle !
Nous voulons vivre en paix avec eux dans le respect de la souveraineté
et de l'indépendance de chacun de nos deux pays !
Nous voulons dire à nos frères palestiniens que
nous avons définitivement tourné la page de la guerre
dont nous avons tous été victimes.
Nous voulons leur dire que seul un Liban indépendant
et souverain peut les aider à obtenir la reconnaissance
de leurs droits nationaux. Nous voulons leur dire également
que la création d'un Etat palestinien indépendant
est un facteur essentiel de stabilité pour le Liban.
Nous rejetons l'exploitation qui est faite de la présence
des réfugiés palestiniens au Liban et nous demandons
l'octroi aux réfugiés de leurs droits humanitaires.
Nous estimons que l'Etat doit, en accord avec l'Autorité
palestinienne, exercer sa pleine souveraineté sur les camps
palestiniens du Liban.
Nous pensons que la création d'un Etat indépendant
en Palestine, responsable de ses citoyens aussi bien à
l'intérieur qu'au Liban et dans les pays de la diaspora,
contribuera grandement à régler le problème
des réfugiés au Liban.
Nous voulons dire à nos frères arabes que notre
appartenance au monde arabe n'est pas une décision qui
nous a été imposée, mais une réalité
dont les Libanais ont pleinement conscience. Nous voulons aussi
leur dire que le Liban n'a pas besoin d'être "arabisé",
parce qu'il n'a jamais failli à ses devoirs et qu'il a
payé, pour défendre son appartenance au monde arabe,
un prix beaucoup plus élevé que les autres pays
arabes.
Nous voulons dire à nos frères arabes que l'arabité
ne peut servir de base à une complémentarité
entre les pays arabes que si elle se fonde sur le respect mutuel,
la reconnaissance du pluralisme, la liberté et l'ouverture
sur le monde.
Nous pensons que c'est à ces conditions que nous pourrons
uvrer ensemble à définir une voie arabe vers la
modernité qui servirait de fondement à un projet
culturel susceptible de sortir le monde arabe de la crise dans
laquelle il se trouve et de le réconcilier avec lui-même
et avec le monde.
Nous prenons position contre toutes les stratégies d'affrontement,
aussi bien celles fondées sur des croyances culturelles
ou des idéologies nationalistes que celles basées
sur des projets d'hégémonie.
Nous nous situons dans ce vaste courant d'opinion qui, de par
le monde, s'est opposé à la guerre d'Irak et uvre
depuis la fin de la guerre froide à l'établissement
d'un ordre mondial plus juste et plus équilibré.
Nous refusons toute tutelle extérieure qui s'exercerait
au nom des valeurs de la démocratie et des principes des
droits de l'homme. Nous rejetons également toute vision
qui, au nom du fondamentalisme religieux, s'approprie la vérité
et divise le monde en deux camps antagonistes, le camp du bien
et celui du mal.
Nous pensons qu'il faut à tout prix mettre un terme
à ce processus de réduction qui est à l'origine
de toutes les folies : réduction de la civilisation à
la culture, de la culture à la religion, de la religion
à la politique, et de la politique à l'action violente.
Nous voulons uvrer pour un monde de paix dans le respect
de la démocratie et de la justice !
Parmi les signataires de ce texte figurent des personnes qui
ont participé à la guerre du Liban, dans un camp
ou dans l'autre, mais en ont tiré les enseignements. Et
aussi des personnes qui ont subi la guerre sans la faire et qui,
après avoir longtemps attendu le rétablissement
de l'Etat, sont aujourd'hui profondément déçues
par les occasions manquées de l'après-guerre. Et
enfin des jeunes qui n'ont pas connu la guerre, mais qui en paient
néanmoins le prix et souffrent de ne pas avoir d'avenir
dans leur propre pays.
Ce texte s'adresse à tous nos concitoyens, chrétiens
et musulmans, hommes et femmes, jeunes et vieux, résidents
et émigrés pour engager avec eux un dialogue sur
les thèmes contenus dans cet appel, et parvenir à
lancer une nouvelle dynamique pour jeter les bases d'un "autre
Liban" dans le cadre d'"un autre monde arabe".
Samir Frangié, opposant libanais, a été
à l'initiative de ce texte, à la préparation
duquel ont coopéré le député Farès
Souaid, chrétien maronite comme lui, ainsi que Mohamed
Hussein Chamseddine, membre du Congrès permanent du
dialogue libanais, et Saoud Al-Maoula, membre du Comité
arabe de dialogue islamo-chrétien, tous deux musulmans
chiites. Il a été, à ce jour, approuvé
par plus de 2'000 personnes.
Point de vue publié par le quotidien Le Monde,
Paris, 22 juin 2004.