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FRANCE SEPTEMBRE 2004 / LA SOCIETE CIVILE MONDIALEE
__Les ONG, rempart contre l'apocalypse
par Jacques Attali

La 57ème conférence annuelle du Département
de l'information des Nations unies pour les organisations gouvernementales
(DPI/ONG), qui s'est tenue du 8 au 10 septembre 2004, à
New York, a achevé ses travaux sur un constat d'espoir
en notant qu'il n'était pas trop tard pour gagner la bataille
du développement grâce à l'influence croissante
de la société civile sur la promotion du développement.
Dans son discours de clôture, Jacques Attali, président
d'"Attali et associés" et de "PlaNet Finance"
et ancien conseiller du président français, François
Mitterrand, a souhaité, parmi ses 12 propositions pour
la société civile, que cette conférence
soit institutionnalisée et que l'on créé
une véritable ONU des ONG, une organisation internationale
des institutions de solidarité, compte tenu de la capacité
de ces dernières de compenser les insuffisances des Etats
en matière de développement social.
Nous pouvons garder espoir en un monde meilleur, a-t-il ajouté,
parce que les ONG pèsent aujourd'hui plus lourd sur le
destin de l'humanité que beaucoup de nations membres des
Nations unies. Les principes de l'action humanitaire, de la protection
de l'environnement, du développement durable et des droits
de l'homme, a-t-il rappelé, ne sont pas nés dans
des partis politiques, des entreprises ou des syndicats, mais
sont issus de travaux d'intellectuels promus par des organisations
civiles.
Ces trois journées de débats ont porté
sur la contribution de la société civile et
plus particulièrement des ONG à la réalisation
des Objectifs du Millénaire pour le développement
(OMD) en présence de 2'700 représentants de 700
des 3'000 ONG associées à l'ONU. Elles ont été
l'occasion de présenter les partenariats Nord-Sud et la
sensibilisation des populations locales aux OMD comme des moyens
décisifs de mieux répondre aux besoins des populations
pauvres et marginalisées et de promouvoir des façons
de penser, d'agir et de vivre dans l'intérêt du développement
social.
C'est parce ce que nous vivons dans une anarchie totale dans
un monde qui manque de gouvernance et d'orientation, et non dans
un ordre mondial, que nous avons tant de problèmes, a rappelé
Jacques Attali. C'est parce que chacun ne pense qu'assurer ses
propres intérêts que les budgets de la défense
sont dix fois plus élevés que les budgets pour l'humanité,
a-t-il encore observé, en saluant l'importance des Nations
unies comme la seule instance rassemblant des gens du monde entier
qui ne pensent pas qu'à leur propre intérêt.
Afin que l'état social du monde devienne
une préoccupation quotidienne, il a suggéré
la création d'un "Indice de la survie", qui à
l'instar du Down jones au niveau boursier, nous donne une indication
quotidienne de la capacité de l'humanité d'assurer
sa survie.
L'INTERVENTION DE JACQUES ATTALI
Faisons un rêve : imaginons qu'aujourd'hui nous
ne soyons pas réunis dans la salle de l'Assemblée
générale de l'Organisation des Nations unies, mais
dans la salle d'une "Assemblée générale
de l'Organisation des Associations unies", nouvelle institution
internationale qui rassemblerait toutes nos organisations, traversant
les frontières, les couleurs, les sexes, les races, les
générations, toutes décidées à
servir, sous toutes les formes, un seul but : le bien commun de
l'humanité.
Imaginons les décisions qu'une telle Assemblée
pourrait prendre ! Et comme le monde serait différent si
une telle organisation avait son mot à dire sur la nature
du développement, sur le partage des ressources mondiales,
sur l'évolution du droit international et sur les moyens
de le faire respecter.
Un tel rêve est réaliste : aujourd'hui,
nos organisations, dites ONG, pèsent plus lourd sur le
destin de l'humanité que bien des nations ayant leur siège
dans cette salle. Jusque dans les pays les plus dictatoriaux,
des femmes, des hommes, des enfants améliorent leurs conditions
de vie en se groupant, hors de la politique.
Bien des changements majeurs de ces cinquante dernières
années, dans le droit international, dans les relations
entre les peuples, dans la conception de la démocratie,
dans la nature de l'économie, sont nées de nos organisations
: le combat pour les droits de l'homme, l'action humanitaire,
la médecine d'urgence, le droit à mourir dignement
et à contrôler les naissances, les droits des femmes,
le devoir d'ingérence humanitaire, la prise en compte des
nouvelles maladies, le droit à l'enfance, la protection
de l'environnement, le droit à la gratuité de la
santé et de l'éducation, le droit à l'information
et à se regrouper en associations, ne sont nés ni
dans les partis politiques, ni dans les entreprises, ni dans les
administrations, ni dans les syndicats, mais dans des travaux
d'intellectuels relayés par des organisations comme les
nôtres, qui se sont autoproclamées en charge de l'évolution
de la planète et des besoins de l'espèce humaine.
Même si, sous cette appellation, se glissent parfois
des gens qui n'ont rien à y faire, comme des sectes, ou
même des organisations terroristes, les ONG représentent
l'avant-garde de ce que sera le meilleur du monde d'après-demain
: un monde fait de diversité, de tolérance, d'altruisme,
d'intérêt pour le bonheur des autres.
Car ainsi sera le monde, j'en suis convaincu. Tout simplement
parce que, s'il ne ressemble pas à cela, il cessera d'exister,
sous les coups de la violence terroriste, des désordres
écologiques, des inégalités et de tous les
autres maux que nos organisations, justement, s'efforcent de combattre.
Aussi, ce dont nous avons débattu ici constitue la condition
nécessaire de la survie de l'humanité. C'est de
notre action que découlera une part essentielle de la survie
ou de la mort des civilisations. Et je vous propose de partager,
à la fin de cette journée, 12 constats et 12 propositions.
Douze constats :
1. Malgré les progrès accomplis dans la
réalisation des Objectifs du millénaire fixés
par les Nations unies, beaucoup d'entre eux ne seront pas atteints,
et pas seulement en Afrique, en 2015. De plus, bien des situations
de misère et de désordre ne sont pas décrites
correctement par ces Objectifs, dont certains ne sont pas quantifiables.
C'est le cas de la pauvreté, de la maltraitance des femmes,
de la privation d'enfance, de la guerre, de la peur, de l'insécurité,
du manque d'accès aux ressources de base, de l'inégalité.
Par exemple, l'aide publique au développement -
en pourcentage du revenu national brut des pays donateurs - est
au plus bas, et le montant destiné aux pays les moins avancés
a baissé plus encore. Les exportations des plus pauvres
en franchise de droits vers les pays du Nord baissent continûment,
à l'exception des ventes d'armes et de pétrole.
2. La pauvreté, premier facteur de violence,
de destruction des services publics et de recul de la démocratie,
va s'aggraver, sous toutes les formes. Alors que, aujourd'hui,
près du quart de l'humanité survit avec moins de
2 dollars par jour (le vrai seuil de pauvreté), dans trente
ans, ce sera, si rien ne change, le cas de près de la moitié
de l'humanité.
A l'autre extrémité de la société,
la fortune se concentrera entre des mains de moins en moins nombreuses.
Plus aucun ordre mondial ne sera alors possible et le terrorisme
aura fait place à la guerre véritable, entre les
nantis et les autres, à l'intérieur même des
nations les plus riches.
3. Pourtant, plus que jamais, la planète - et
surtout les plus grandes puissances de notre temps - a les moyens
politiques, financiers, économiques et technologiques de
résoudre tous ces problèmes; mais elle a aussi les
moyens militaires et écologiques de se suicider. Et elle
est en train de faire à la fois l'un et l'autre.
4. Les Etats et les mouvements politiques ou terroristes
façonnent la carte politique du monde, mais ne suffisent
pas à le définir. Sous les coups de boutoir de la
mondialisation des marchés, des nations très anciennes
se défont ; des nations nouvelles se forment; des Etats
par dizaines perdent les moyens de défendre leur identité,
d'assurer une solidarité en faveur des plus faibles; des
zones entières du monde, pays ou villes, deviennent
des zones de non-droit et aucune force de l'ordre ne peut
plus y pénétrer.
5. Les entreprises participent plus que jamais au
changement du monde par la façon dont elles mettent en uvre le progrès technique, dont elles font évoluer la nature du travail, de la distraction, de la formation, de la consommation. Mais, obsédées par les exigences de l'immédiat, et même si elles sont aujourd'hui infiniment plus influentes que les Etats, elles non plus, malgré leur taille de plus en plus grande, les moyens d'agir sur les grands enjeux qui déterminent la durabilité du développement.
6. A côté des Etats et des entreprises
sont apparues depuis longtemps des organisations permettant aux
gens de s'entraider. Les premières qui ont surgi, dans
l'environnement de l'Etat, sous le nom de partis politiques et
dans l'environnement des entreprises, sous le nom de syndicats,
n'ont plus les moyens de traiter tous les problèmes nouveaux,
qu'elles ne maîtrisent pas, liés à des enjeux
qui dépassent le cadre du politique et de l'économie
étroitement conçus.
7. Pour traiter ces problèmes nouveaux sont apparues
de nouvelles organisations, les ONG, entreprises à but
non lucratif, productrices de biens et de services de dignité. Elles mettent en uvre des valeurs simples, universelles : les droits de l'homme d'aujourd'hui comme ceux des générations passées et futures. Ces droits, qui ne se résument pas à des valeurs occidentales, sont souvent nés, comme la démocratie, simultanément, en bien des civilisations à la fois.
Ces ONG forment aujourd'hui une part significative de l'activité
mondiale, peut-être plus du dixième. Elles constituent
un formidable outil de transformation économique, politique,
sociale, culturelle, de la planète. Par leur action, elles
aident à rendre le monde tolérable et, en particulier,
aident les Nations unies à remplir leur mission de maintien
de la paix ou de développement.
8. Les ONG ne doivent pas devenir un simple alibi utilisé
pour tenter de rendre supportables les injustices et les horreurs
du monde; ni devenir, comme cela arrive parfois, quand elles accompagnent
des armées en campagne, des auxiliaires des forces en guerre,
ni enfin, comme c'est le cas en Irak et dans bien d'autres lieux,
être abandonnées sans protection dans des lieux de
guerre civile.
9. Les ONG peuvent donner un sens à la mondialisation,
qui n'est souvent, sans elles, que l'internationale des marchés
et des guerres. Ces organisations portent aujourd'hui les idées
de gouvernement mondial, de fraternité, de droits des générations
futures, d'équité sociale, le droit des femmes et
des minorités.
10. Les ONG donnent un sens à la démocratie, qui n'est souvent, sans elles, qu'une mascarade d'élections, sans enracinement durable dans les peuples. Elles portent d'ailleurs aujourd'hui les combats pour la mise en uvre des fondements de la démocratie : liberté d'expression, protection des femmes et des enfants, lutte contre la peine de mort, droit au travail, au crédit, au logement.
11. Les ONG donnent un sens à la lutte pour le
développement durable, dont elles ont inventé le
concept. Elles sont à la pointe du combat pour la protection
de la diversité, pour la sauvegarde des langues, des cultures,
des espèces animales et végétales, du climat
et des ressources rares.
12. Les ONG savent même seules, aujourd'hui, lutter
efficacement contre la pauvreté, sous toutes ses formes,
culturelles, morales et financières. En particulier, elles
seules savent comment aider les plus démunis à se
prendre en main, par le microcrédit, arme essentielle
de l'avenir.
Pour agir sur ces 12 constats, voici 12 projets,
que je vous propose de faire vôtres :
1. L'institution où nous nous trouvons aujourd'hui,
les Nations unies, née de la seconde guerre mondiale, n'a
commencé réellement à fonctionner que depuis
la fin de la guerre froide, au moment même où, ironie
du sort, les nations qui y sont représentées perdaient
du pouvoir face aux entreprises. Le moment est donc venu de
faire naître, à la place de la troisième
guerre mondiale, une mondialisation de la démocratie.
2. Comme les Etats se sont développés
dans les interstices du féodalisme, comme le capitalisme
s'est glissé dans les petits espaces laissés par
les corporations, les ONG sont en train de créer une nouvelle
dynamique, transfrontière, nomade, qui sera un jour plus
puissante que celle du marché et de la politique.
3. Commençons par nous débarrasser d'un
mauvais procès : je n'aime pas le nom dont nous affublent
les autres, "ONG", un mot qui semble avoir été
inventé par ceux qui nous détestent, parce qu'il
réunit trois des mots les plus détestés,
dans toutes les langues : l'un, "organisation", évoque
la bureaucratie, l'autre, "non", évoque la destruction
et le dernier, "gouvernemental", évoque l'appareil
d'Etat. On ne peut faire pire. N'acceptons plus ce nom. Trouvons-en
un autre : je propose de nous nommer "institutions
de solidarité", les IDS. Ce n'est pas un
débat anecdotique. Nul n'est rien s'il ne se nomme pas
lui-même. Et débattre du nom, c'est débattre
de la finalité même de notre action.
4. Nos IDS doivent devenir plus professionnelles, plus
légitimes dans la désignation de leurs organes dirigeants,
plus transparentes dans leur financement. Elles en tireront plus
de moyens et plus de pouvoirs. Une charte éthique mondiale
devrait définir les conditions de leur admission dans le
groupe de celles qui auront le droit d'envoyer leurs représentants
dans notre future assemblée mondiale.
5. Comme il existe une Assemblée des Nations
unies, et comme les entreprises ont mille et un lieux pour se
retrouver, les IDS doivent avoir leur institution. Cela
a déjà commencé, d'une certaine façon,
avec le Forum social de Porto Alegre. Pour aller plus loin, il
faudrait que notre réunion d'aujourd'hui devienne institutionnelle
et autonome. Je rêve donc d'une ONU des ONG, ou plutôt
d'une Organisation mondiale des institutions de solidarité.
Une OMIS ou World Solidarity Institutions Organisation : la WSIO.
6. Une telle organisation ne devrait pas être
l'occasion de nous autocongratuler, mais de définir ensemble
des moyens nouveaux d'agir, avec les gouvernements et les entreprises,
pour définir les objectifs pour les quinze ans à
venir. Beaucoup plus vastes, beaucoup plus ambitieux, beaucoup
plus exigeants. Parce que les contradictions de notre planète
seront bientôt beaucoup plus aiguës encore qu'elles
ne le sont aujourd'hui, sur tous les sujets.
7. Un monde sans pauvreté est possible. Pour
cela, la microfinance doit devenir une priorité. Elle seule
permet de donner à tous les êtres humains les moyens
de gagner leur vie. Aujourd'hui, déjà, plus de soixante
millions de gens en bénéficient. Dans vingt ans,
cela pourrait être plus d'un milliard.
8. Un monde sans dictature est possible. Pour cela,
le droit d'ingérence dans les pays qui massacrent ou maltraitent
leur population devrait être mieux reconnu. Et aucune dictature
ne devrait avoir le droit de s'asseoir dans cette salle.
9. Un monde fraternel est possible. Il devrait être
possible de donner à chacun les moyens de disposer des
biens essentiels : l'eau, l'air, la nourriture, le logement, le
savoir, la liberté.
10. A terme, une telle gouvernance mondiale devrait
se donner les moyens de financer de tels objectifs, par un impôt
planétaire sur les émissions de gaz carbonique,
qui constitue la plus dangereuse des pollutions.
11. Les gouvernements ne pourront pas y parvenir seuls.
Et ce n'est pas le rôle des entreprises que d'y concourir.
Pour y réussir, il faudra faire triompher progressivement,
contre les valeurs de la nation et du marché, celles de
l'intelligence, de la fraternité, du respect de l'autre,
de la tolérance, de la curiosité, du bénévolat,
de la gratuité, du plaisir de faire plaisir, du bonheur
trouvé à rendre l'autre heureux. Toutes valeurs
que porte en elle l'action de solidarité humanitaire et
bénévole.
12. Pour réussir ce difficile pari, il conviendra
donc de renforcer massivement les moyens dont disposent les IDS.
Dans chaque pays, elles devraient être favorisées
fiscalement ; et chacun devrait, au cours de sa vie, avoir le
droit de consacrer une partie de son temps, rémunéré,
à une organisation de solidarité de son choix. Devrait
être aussi affirmé le principe excluant de l'assistance
internationale tout pays ne permettant pas aux IDS locales de
se développer librement.
Douze constats, 12 projets. Et, même s'ils ne seront pas mis en uvre en vingt-quatre heures, ils peuvent l'être rapidement : vous avez démontré, depuis longtemps, que l'impossible n'était pour vous qu'un défi légèrement plus intéressant que les autres.
Discours prononcé à la tribune des Nations
unies lors de la clôture du sommet mondial des ONG, le 10
septembre 2004 à New York.
Jacques Attali est essayiste, chroniqueur à L'Express,
président de "PlaNet Finance" (organisme de microcrédit).

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