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ALLEMAGNE, 2005 / 60E ANNIVERSAIRE DE LA LIBERATION DES CAMPS NAZIS
__Gerhard Schröder : "De ces camps nous est venue l'exhortation la plus pressante à lutter contre les forces de l'injustice et de la tyrannie sous toutes leurs formes"
Discours prononcé par le chancelier fédéral
Gerhard Schröder à l'occasion de la cérémonie
commémorative du 60e anniversaire de la libération
des camps nazis, à Weimar, le 10 avril 2005.
Nombre d'entre vous sont venus d'Israël, des Etats-Unis
d'Amérique et des pays européens voisins aujourd'hui
à Weimar. Vous avez connu l'enfer des camps de concentration
et vous avez survécu. Mais nombre de vos camarades, parents
et amis sont morts dans ces camps, victimes de la faim, des maladies,
de la terreur perverse et du meurtre systématique. Aujourd'hui,
nous honorons ensemble leur mémoire.
Vous êtes venus ici en gardiens d'une mémoire
authentique et palpable. Vous avez connu la souffrance d'une cruauté
humaine poussée à l'extrême. Je m'incline
devant vous, devant les victimes et les membres de leurs familles.
Au début du célèbre roman de Jorge
Semprún sur Buchenwald, le narrateur se trouve
devant un arbre, un hêtre, dont il admire l'espace d'un
instant la simplicité de la beauté hivernale, quand,
tout à coup, la voix d'un SS et son arme braquée
sur lui le ramènent brutalement à la vie du camp.
"Buchenwald", forêt de hêtres, un nom mélodieux,
mais combien trompeur, car il ravive tant de mémoires.
D'un côté, Weimar, siège d'une éclosion
culturelle incomparable, synonyme d'humanisme, des Lumières,
d'idéalisme et, après 1918, du renouveau démocratique
en Allemagne. De l'autre côté, Buchenwald sur l'Ettersberg,
40 hectares de froidure et d'horreur, la négation absolue
de la culture. Ce lieu incarne la cruauté inhumaine, les
ténèbres de l'esprit et la barbarie. C'est le voisinage
géographique de la civilisation et de la barbarie qui nous
laisse sans voix. Nous voudrions alors saisir l'inconcevable qui,
pourtant, dépasse tout entendement humain. Pour pouvoir
comprendre, nous avons besoin des souvenirs des survivants. Ce
sont eux qui établis-sent un lien avec ce passé
précisément.
La mort de plusieurs millions de personnes, la souffrance des
survivants et les supplices des victimes, voilà qui nous
assigne le devoir de construire un avenir meilleur. Nous ne pouvons
ni revenir sur le passé ni le maîtriser vraiment.
Nous pouvons en revanche tirer les leçons de l'histoire,
de cette époque qui fait la honte la plus profonde de notre
pays : nous, les descendants, les représentants d'une autre
Allemagne, d'une Allemagne démocratique, nous ne vou-lons
et ne permettrons pas que l'injustice et la violence, l'antisémitisme,
le racisme et la xéno-phobie aient la moindre chance de
renaître dans notre pays. Entretenir la mémoire du
national-socialisme, de la guerre, du génocide et du crime
fait partie de notre identité nationale. Il en découle
une obligation morale et politique perpétuelle.
Notre action est fondée sur les valeurs des Lumières
et de la Révolution française, sur la tradition
de l'humanisme, sur l'idée d'une société
libre où règne la justice sociale, mais aussi sur
l'expérience de la résistance contre toute forme
de tyrannie. Ces valeurs, il faut les défendre et nous
ne cesserons de le faire chaque jour. C'est pourquoi il est bon
à mon avis que des jeunes adultes originaires de nombreux
pays d'Europe soient présents parmi nous aujourd'hui. C'est
l'occasion pour eux de rencontrer des témoins et de parler
avec d'anciens détenus, et ils nous aident ainsi à
maintenir vivants les souvenirs de ces personnes pour les générations
futures.
Mais, avec le temps, les souvenirs, on le sait, s'estompent,
se fanent et paraissent parfois très éloignés
de la réalité. C'est pourquoi les lieux qui sont
entièrement voués au souvenir et qui réussissent
à transposer le passé dans le présent sont
si importants. Ils nous exhortent à tout faire pour ne
pas céder à la tentation d'oublier ou de refouler
nos souvenirs.
Comme l'a écrit Eugen Kogon, le camp de concentration
représentait une structure de non-droit dans laquelle l'individu
était jeté, obligé de lutter chaque jour
pour sauver une vie qui ne signifiait rien pour ses gardiens.
La terreur et la mort, l'arbitraire, les sévices et l'humiliation
omniprésents visaient à priver l'individu de sa
personnalité, de sa fierté, et même de sa
dignité. Mais la solidarité, le sentiment humanitaire,
les marques de compassion et l'abnégation existaient néanmoins
parmi les détenus. La volonté d'extermination qui
régnait dans les camps a été en quelque sorte
contrecarrée par la résistance quotidienne, par
la solidarité des détenus venus de toute l'Europe.
Et au plus tard après Stalingrad, la conviction ne fit
que croître qu'Hitler perdrait la guerre. Il est difficile
de s'imaginer l'avidité et l'espérance avec lesquelles
chaque bruit qui courait sur les opérations de guerre et
sur la progression continue des alliés était accueilli
dans les camps.
Lorsque, le 11 avril 1945, l'armée américaine
atteignit le camp de Buchenwald, ce fut une libération
de l'extérieur, mais aussi, il ne faut jamais l'oublier,
de l'intérieur en même temps qu'un nouveau départ
politique important. Ainsi, le spécialiste de droit public
Hermann Louis Brill a rédigé avec plusieurs
camarades venus de toute l'Europe ce qu'il a appelé un
"Manifeste des socialistes démocrates de l'ancien
camp de concentration de Buchenwald". Ce manifeste tout
comme le "Serment des détenus de Buchenwald"
étaient porteurs d'avenir. Leurs auteurs réclamaient
un ordre de paix et un nou-vel esprit européen dans la
liberté.
D'anciens détenus, hommes politiques comme Hermann Louis
Brill ou le grand socialiste français Léon Blum
ont participé à ces premières étapes
vers un ordre fondé sur la liberté pour l'Europe
de l'après-guerre, tout comme des écrivains, des
journalistes et des artistes. Permet-tez-moi de citer à
titre d'exemple Eli Wiesel et Imre Kertész, lauréats
du prix Nobel, les écri-vains Bruno Apitz et Danuta Brzosko-Medryk,
et l'artiste Jósef Szajna. Notre dette envers eux mais
aussi envers tous les autres est telle qu'il nous est difficile
de l'exprimer. C'est en grande partie grâce à eux
que le totalitarisme et le non-respect de l'homme, dont les camps
de concentration étaient l'incarnation, n'ont pas sombré
dans l'oubli.
Buchenwald avec toutes ses horreurs est le symbole même
du régime fondé sur l'injustice au 20e siècle,
à savoir le national-socialisme qui a fait tant de victimes.
Mais ce lieu a également une autre histoire moins connue,
celle marquée au sceau du stalinisme qui ne doit pas être
oubliée. L'ancien camp de concentration de Buchenwald a
été jusqu'en 1950 le camp spécial soviétique
no 2. En 1958, il fut désigné comme "Mémorial
national" de la RDA. La première Chambre du peuple
issue d'élections libres fit entrer Buchenwald dans le
Traité d'unification comme lieu de la mémoire nationale.
L'Europe de la liberté, de la paix et de la démocratie
que nous avons construite au cours de ces cinquante dernières
années a certes de nombreuses racines. Mais sa racine la
plus profonde, elle la puise dans les années les plus sombres
du 20e siècle, dans les années pendant lesquelles
la terreur silencieuse des camps s'est déversée
sur cette même Europe. Dans ces camps est née la
volonté ferme de ne plus jamais en arriver là. De
ces camps nous est venue l'exhortation la plus pressante à
lutter contre les forces de l'injustice et de la tyrannie sous
toutes leurs formes.
Lors du 56e anniversaire de la libération de Buchenwald,
Pierre Durand, président du Comité international de Buchenwald-Dora pendant de nombreuses années, a déclaré : "Notre longue vie nous a appris qu'il ne faut jamais renoncer, qu'il faut toujours garder dans son uvr la flamme de l'espoir et la volonté de construire un monde meilleur, un monde digne de l'humanité." Telle est la mission dont nous avons hérité. C'est notre devoir envers ceux qui ont souffert et qui sont morts à Buchenwald et dans d'autres camps.
Ce devoir s'impose par-delà les générations.
Il s'imposait à ceux qui étaient responsables avant
nous. Il s'impose à nous et il s'imposera à ceux
qui nous succéderont. En Allemagne, ce devoir s'impose
pour toujours.
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