Home
Textes de référence - 2005


Retour





FRANCE, 2004 / LES COMBATS DU MOUVEMENT FEMINISTE
__"Ni putes ni soumises", un mouvement pour regagner le droit d'exister

De passage à Genève en mars 2004, Fadela Amara, présidente du mouvement "Ni putes ni soumises", a évoqué, pour le quotidien genevois "Le Courrier", son combat pour restaurer la mixité dans les banlieues françaises (Le Courrier, Genève, 18 mars 2004, propos recueillis par Raphaële Bouchet).

Fadela AmaraMilitante de la première heure, Fadela Amara est sortie de l'ombre en mars 2003, lors de la Marche des femmes contre les ghettos et pour l'égalité. Propulsée porte-drapeau des filles des banlieues, cette Auvergnate d'origine kabyle accumule, depuis, les récompenses prestigieuses : Prix Claude-Erignac pour son courage au service de l'Etat, Prix national de la laïcité, Prix du livre politique pour son ouvrage "Ni putes ni soumises" paru en 2003, Prix des droits de l'homme de la République française pour le mouvement du même nom... Fadela Amara n'en oublie pas pour autant son objectif premier : "Que les femmes des cités retrouvent simplement le droit d'exister".

- Le Courrier : Quel bilan tirez-vous de la première année d'existence du mouvement ?

Fadela Amara. "Ni putes ni soumises" est devenu un point de résistance qui a fait exploser la loi du silence. Jusque-là interdites de parole et privées des droits les plus fondamentaux, les filles des banlieues commencent à mettre des mots sur leur souffrance. Elles s'affirment de plus en plus comme féministes et se font respecter en tant que femmes. Quant aux garçons, ils sont nombreux à rejoindre notre lutte. Mais ce n'est que le début d'un vaste chantier, car il y a encore beaucoup de résistances. Les caïds des cités, les islamistes et l'extrême droite se retrouvent unis contre notre mouvement.

- Cela signifie-t-il que la situation des femmes est toujours en régression dans les banlieues?

Les mariages forcés, l'excision, la violence continuent. Les filles essuient toujours des insultes si elles ne portent pas le voile. Pis, on assiste à un retour de traditions archaïques, comme le mythe de la virginité. Cependant, grâce à nos interventions régulières, dans les collèges notamment, les garçons se rendent compte peu à peu qu'ils adoptent machinalement un comportement misogyne. C'est un début de prise de conscience. Quant au plan politique, nous travaillons d'arrache-pied pour que nos propositions voient le jour. Car la loi sur la laïcité ne suffira pas à faire bouger les choses dans les quartiers.

- Cette loi, justement, vous la soutenez aujourd'hui, alors que vous y étiez réticente il y a encore quelques mois.

Que les choses soient claires: pour nous, le voile n'est pas un symbole religieux. C'est un outil d'oppression à l'égard des femmes. Derrière ce voile, il y a la volonté d'instaurer la discrimination, la séparation des sexes. Nous avons toujours dénoncé une défection vis-à-vis des valeurs républicaines, de la laïcité en particulier. Mais plutôt qu'une législation, il est vrai que nous souhaitions effectuer un travail de fond pour expliquer ces valeurs. Up

Or le débat sur la question s'est soudainement accéléré et nous nous sommes rendu compte qu'il valait mieux légiférer: la loi pose au moins un cadre de protection pour la grande majorité des filles des cités qui refusent de porter le voile. Car on a beaucoup parlé de la liberté de porter le voile, mais trop peu des filles qui résistent aux pressions sociales et religieuses.

- Ni putes ni soumises se revendique comme un mouvement féministe. Comment vous situez-vous par rapport à la cause des femmes dans son ensemble ?

Dans les cités, les femmes ne bénéficient pas des acquis obtenus à l'arraché par les féministes. Je le répète: les droits les plus élémentaires y ont été confisqués - droit de s'habiller librement, de s'exprimer... Nous sommes donc revenus au degré zéro, à la première revendication des féministes dans les années soixante-dix, à savoir le droit de disposer de son corps.

- C'est pourquoi vous prônez un féminisme de terrain.

Certainement. L'erreur des féministes en France a été de se focaliser sur des revendications purement politiques en oubliant tout le côté social. Dans les banlieues, les femmes doivent survivre. Pour elles, la parité, par exemple, c'est un concept totalement irrationnel. Un peu comme les soldes chez Hermès. C'est sûrement bien, mais elles n'y auront de toute façon pas accès.

De plus, pour nous, la guerre des sexes n'a aucun sens. Nous avons eu des débats houleux avec certaines féministes "classiques", qui acceptent mal que nous soyons un mouvement mixte et que nous refusions toute victimisation. Mais quand on parle de Sohane, cette jeune fille brûlée vive par un garçon d'une cité voisine, quand on connaît l'enfer des tournantes, c'est un constat d'échec pour les mouvements féministes. Et c'est difficile d'assumer cet échec-là.

Informations. Internet : www.niputesnisoumises.com

Ni putes ni soumisesA lire: Fadela Amara, "Ni putes ni soumises". Ce livre correspond au désir du mouvement "Ni putes ni soumises" de briser l'omerta et de poursuivre les débats engagés depuis la marche des femmes. A travers ce récit, ce sont les voix de milliers de jeunes femmes qui se font entendre, exprimant leurs interrogations et leur révolte.

Face au constat de la décomposition du lien social dans les quartiers dont l'une des conséquences est la dégradation des rapports entre hommes et femmes, Fadela Amara délivre ici un message de colère, de lutte et d'espoir. Celui de voir les filles des cités gagner leur liberté, dans un rapport pacifié et égalitaire avec les garçons. Il y a une urgence à bâtir une mixité basée sur le respect dans une société laïque et républicaine.

Ni putes, ni soumises, par Fadela Amara. Avec la collaboration de Sylvia Zappi. Editions La Découverte, Cahiers libres, Paris, 2003.
Up