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ISLAM, AVRIL 2003 / L'APPLICATION DE LA CHARIA DANS LE MONDE MUSULMAN
__Pour un "moratoire" sur Ramadan
par Caroline Fourest et Antoine Sfeir
Tariq Ramadan propose de nouveau un "moratoire"
sur les châtiments corporels dans les pays musulmans. En
novembre 2003, cette proposition lui avait valu bien des critiques,
une polémique, mais également une médiatisation
certaine. Or celle-ci lui fait aujourd'hui défaut. La relance
du "moratoire" semble la seule proposition capable de
susciter à nouveau la polémique; donc de le relancer
dans le débat public. Moralité : gardons-nous de
polémiquer et tâchons de décrypter.
Selon Tariq Ramadan, l'invitation au moratoire serait parue
simultanément dans dix-huit journaux. Impressionnant. Mais
dans quel sens ? Cet appel peut-il vraiment faire stopper la
lapidation et les châtiments corporels` ? Ou ne contribue-t-il
qu'à remettre en selle Tariq Ramadan, quitte à donner
le sentiment aux musulmans européens que la lapidation
est un sujet dont on peut débattre, sans avoir la moindre
chance de troubler ceux qui pratiquent ces châtiments dans
le monde arabo-musulman ?
Observons que ce texte, relayé comme s'il s'agissait
d'un mouvement planétaire, n'a qu'un seul signataire. Il
est paru quasi exclusivement dans des journaux occidentaux. Seuls
deux journaux en arabe, Al-Hayat et Al-Ahram, l'ont publié.
Ne faut-il pas se réjouir qu'un prédicateur aussi
écouté des musulmans européens lance un appel
en faveur d'un "moratoire" sur la lapidation ? Si, bien
sûr. Mais peut-on croire qu'un militant islamiste suisse,
fût-il le petit-fils de Hassan Al-Banna (fondateur des Frères
musulmans) et l'ambassadeur européen de l'islam de ce mouvement,
a le pouvoir de faire cesser les châtiments corporels et
la lapidation au Nigeria, en Malaisie, au Soudan ?
Certes, il s'y rend souvent depuis quinze ans, à l'invitation
d'islamistes ultraradicaux. Mais ces visites n'ont jamais conduit
ces régimes à abandonner l'excision, les mariages
forcés et la lapidation, qui sont pourtant des traditions
non islamiques, condamnées ou modérées par
le Coran lui-même. D'ailleurs, si ces traditions étaient
effectivement islamiques, Tariq Ramadan ne les combattrait pas
!
Comme tout Frère musulman réformateur-fondamentaliste,
il propose uniquement de mettre entre parenthèses certaines
pratiques coutumières - de façon provisoire - parce
qu'il n'est pas certain qu'elles correspondent aux fondements
de l'islam. Ce qui est très différent.
Cette fausse modernisation est un classique chez les Frères
musulmans, qui tentent de faire passer la réforme fondamentaliste
pour un juste milieu entre le salafisme littéraliste (plus
archaïque mais moins politique) et la réforme moderniste
(qu'il combat). La proposition de "moratoire" fait partie
de ce registre destiné à donner de faux airs de
modernité à ce qui demeure, sur le fond, une proposition
conservatrice coupant l'herbe sous le pied des musulmans modernistes
- lesquels exigent l'abandon immédiat de pratiques indignes,
au nom de l'homme et de l'islam.
Tariq Ramadan, lui, appelle simplement à une délibération
entre savants musulmans pour savoir si la lapidation et le fait
de battre sa femme sont ou non des "pratiques islamiques".
Or, il le rappelle lui-même, sa position est "minoritaire"
parmi ceux qu'il reconnaît comme "savants", dignes
de participer à cette délibération (les musulmans
rationalistes étant pour lui des "musulmans sans l'islam").
A quoi peut aboutir une délibération entre savants
majoritairement pro-lapidation... si ce n'est à son maintien
?
Autre question : plutôt qu'un "moratoire" à
l'issue très incertaine, pourquoi Tariq Ramadan n'a-t-il
pas, tout simplement, essayé de convaincre quelques figures
de l'islam radical de prendre position contre les châtiments
corporels ? Les salafistes le prennent pour un "innovateur"
et refusent de débattre avec lui ; il a donc peu de chances
de les convaincre. Par contre, les Frères musulmans approuvant
les châtiments corporels sont soit des proches, soit ses
mentors...
Ne pouvait-il convaincre Hani Ramadan, son frère, directeur
du Centre islamique de Genève, de ne pas écrire
une tribune dans laquelle il justifie la lapidation ? Convaincre
Hassan Al-Tourabi, l'homme qui a désigné Tariq Ramadan
comme l'"avenir de l'islam" et qui a restauré
la charia au Soudan ? Convaincre Youssef Al-Qaradhawi, son mentor
et le théologien le plus écouté des Frères
musulmans, grâce à son émission sur Al-Jazira,
de cesser d'inviter à battre sa femme si elle se montre
indisciplinée ? Où sont les signatures des fameux
savants nigérians, soudanais, malaisiens, avec lesquels
il dit être en contact ?
Ce sont leurs signatures qui importent au bas d'un tel appel.
Tandis que l'engagement d'un prédicateur suisse qui n'a
ni le loisir ni le pouvoir de pratiquer la lapidation n'a guère
d'effet. Même ses fidèles en font la remarque. Son
appel a été diffusé sur des sites islamistes.
Voici un commentaire qu'il suscite sur Mejliss.com : "Trop
axé sur la perception occidentale, je doute qu'il soit
compris dans les pays musulmans".
En réalité, le "moratoire" de Tariq
Ramadan n'a que deux effets, plus nocifs que positifs : un, le
relancer dans le débat public; deux, contribuer à
donner le sentiment aux musulmans européens (les seuls
sur qui il a une emprise) qu'on peut tergiverser pour savoir s'il
faut, ou non, lapider des adultères et battre sa femme.
Il y avait pourtant une façon de faire cesser les châtiments
corporels auprès de ceux sur qui il a de l'influence :
cesser de citer Youssef Al-Qaradhawi comme un exemple auprès
des musulmans européens. Ce geste-là pourrait laisser
penser que Tariq Ramadan cherche réellement à moderniser
l'islam. Tandis qu'un appel en faveur d'un moratoire relève,
une fois de plus, de l'effet médiatique.
De ceux qui contribuent à affaiblir l'esprit critique
face à l'islam politique des Frères musulmans.
Caroline Fourest est responsable de l'association "Pro
Choix". Antoine Sfeir est directeur des "Cahiers
de l'Orient". Point de vue publié par le quotidien
Le Monde, Paris, 20 avril 2005.
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