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BRESIL, JANVIER 2005 / LA LUTTE CONTRE LA PAUVRETE DANS LE MONDE
__Entre Davos et Porto Alegre, le président brésilien Lula cherche "des champs communs possibles"

"Des champs communs sont possibles. [
] Il
ne s'agit pas de demander aux gens de cesser d'être ce qu'ils
sont, mais bien d'établir des liens entre des communautés
unies par une destinée humaine indivisible", a-t-il
écrit.
"Des champs communs sont possibles. [
] Il
ne s'agit pas de demander aux gens de cesser d'être ce qu'ils
sont, mais bien d'établir des liens entre des communautés
unies par une destinée humaine indivisible", a-t-il
écrit.
Selon lui, l'important c'est de parvenir à "changer
la géographie politique, commerciale et culturelle
du monde" en obligeant les grands pays riches à
tenir compte des intérêts du Sud dans le commerce
mondial et en obtenant une démocratisation des Nations
unies et des autres organisations multilatérales.
Par ailleurs, plus de mille organisations non gouvernementales
ont lancé, le 27 janvier 2005, en marge du Forum
social, un "appel mondial à l'action contre la
pauvreté", demandant aux citoyens de la planète
de se mobiliser pour faire respecter les objectifs du Millénaire.
L'"appel mondial à l'action contre la pauvreté"
propose "la justice dans les relations commerciales
(notamment les négociations au sein de l'Organisation mondiale
du commerce), l'annulation de la dette, une augmentation réelle
du volume des aides officielles au développement et des
politiques publiques nationales pour éliminer la pauvreté
qui soient démocratiques, transparentes et contrôlées
par les citoyens".
La campagne consiste à demander à tout le monde de porter un ruban blanc (voir le site www.whiteband.org) au poignet en signe d'adhésion.
ENTRE DAVOS ET PORTO ALEGRE, DES CHAMPS COMMUNS POSSIBLES
par Luiz Inacio Lula da Silva
La métaphore du siècle a pris des proportions
dévastatrices dans les raz-de-marée qui ont ravagé
l'Asie du Sud à la fin de l'année 2004. Le violent
tsunami nous a rappelé qu'en matière d'histoire
et de géographie l'isolement est impossible et que toutes
les frontières sont communes. La nouvelle géopolitique
de l'existence humaine démontre une capacité sans
précédent de lutter pour de grands intérêts
collectifs et d'exiger des solutions qui soient coordonnées
et solidaires.
La question n'est plus de s'opposer à l'inévitable
débordement des frontières par la globalisation
avec des appels à l'autarcie et à l'isolationnisme.
Il s'agit plutôt de renforcer les frontières avec
une convergence de richesses et de droits, tout en réaffirmant
la composante humaine de l'économie et du progrès.
A partir de cette nouvelle perspective, nous devrions examiner
une autre zone de dévastation évidente dans les
statistiques de notre époque : un tremblement de terre
silencieux qui se répercute depuis les ravins de l'inégalité
globale, et qui pose à nouveau l'immense défi de
convaincre les peuples du monde de s'engager en faveur d'un projet
de coopération de masse au XXIe siècle.
L'abondance et l'injustice ont été les caractéristiques
majeures du XXe siècle. Ces quarante dernières
années, le PIB mondial a doublé, pendant que l'inégalité
économique entre le centre et la périphérie
de la planète a triplé. Les 25 % les plus riches
de la planète consomment 80 % des ressources disponibles.
Cela, alors que près de 2 milliards de personnes vivent
en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars
par jour.
Les économies des pays industrialisés dépensent
900 milliards de dollars pour protéger leurs frontières,
mais consacrent moins de 60 milliards pour les pays pauvres, là
où la faim est la première arme de destruction massive,
et où elle tue 11 enfants chaque minute, 24 000 personnes
chaque jour, soit l'équivalent d'un tsunami par semaine.
L'idée d'une civilisation qui laisse mourir ses propres
enfants est terrifiante. Si nous ne réussissons pas
à stopper l'augmentation de l'inégalité,
si les objectifs de développement du Millénium ne
sont pas atteints, ce sera la plus grande défaite humaine
de ce siècle. Pour vaincre l'injustice il faut vaincre
aussi l'indifférence.
La réunion contre la faim et la pauvreté à
laquelle ont assisté une centaine de pays et des douzaines
de chefs d'Etat, aux Nations unies, en septembre 2003, fait partie
de cette entreprise collective. L'organisation des pays pauvres
en blocs régionaux est un autre effort pour canaliser l'énergie
du commerce mondial dans la lutte contre l'inégalité.
Avant tout, il est essentiel de réformer la hiérarchie
des institutions multilatérales. Pour que les pays pauvres
soient capables de faire de la lutte pour le développement
une priorité, la démocratie doit être renforcée
au centre du pouvoir. La réforme de l'ONU, et en particulier
du Conseil de sécurité, fait partie de ce programme.
Mais les frontières de l'inégalité ne
se déplaceront pas tant que le pouvoir politique restera
bloqué par un système financier qui perpétue
les relations actuelles : 45 % des décisions de la Banque
mondiale sont prises par les sept pays les plus riches. Et cinq
économies centrales détiennent 40 % des votes au
Fonds monétaire international (FMI), alors que 23 nations
africaines, accablées par la faim, n'en ont que 1 %.
La solidarité avec la vie doit toujours triompher des
mécanismes de mort. Les dettes doivent être honorées,
mais le paiement ne doit pas signifier l'euthanasie du débiteur.
Ceux qui détiennent les surplus de la richesse financière
doivent prendre en compte le déficit social qui afflige
les trois quarts de l'humanité.
Cela ne peut être fait en appliquant seulement quelque
formule comptable. Il convient plutôt de faire naître
dans ce siècle le renouveau essentiel et tant attendu de
la démocratie : la transformation de la justice sociale
dans la nouvelle frontière de souveraineté à
l'intérieur de l'arène globale.
L'efficacité sans valeurs exclut les droits de l'homme
du langage de l'économie. L'illusion tragique des années
1990, avec le jeu outrancier de la technologie et du mouvement
libre du capital, a rendu insignifiant le débat sur le
développement.
Pour corriger cette erreur nous devons maintenant affirmer
le bien-fondé de l'utilisation des fonds publics pour la
reconstruction de la société et de la solidarité,
et pour la promotion du développement. Il s'agit dans bien
des cas de faire renaître les fondations d'une vie commune,
comme le droit à la nourriture, l'enfance et la vieillesse,
qui sont des formes d'action positive dans le monde globalisé
d'aujourd'hui.
Le combat international contre la faim et le programme "Zéro
famine" au Brésil sont le résultat de cette
conviction stratégique. Le programme des "bourses
familiales" assure déjà un revenu minimum à
60 % des familles pauvres. C'est le plus vaste programme d'assistance
en l'Amérique latine.
Il touche 6'571'830 foyers. 20 millions de personnes en bénéficient
et 15 millions d'enfants sont scolarisés, ce qui est une
condition pour toucher les fonds. A la fin 2006, les bourses familiales
concerneront plus de 11 millions de familles, les pauvres et les
très pauvres du Brésil.
La voie nécessaire n'est pas celle qui existe aujourd'hui,
mais celle que nous sommes en train de construire, et que nous
devons élargir et approfondir. Nous vivons une époque
de possibilités humaines sans précédent.
Aucune des excuses avancées dans le passé pour
justifier l'échec de réaliser de grands espoirs
n'a plus de justification technologique ou financière.
Et, à chaque fois qu'un obstacle apparaît, on peut
entamer un dialogue pour replacer la condition humaine dans
le cours de l'histoire.
La discussion sur des champs communs possibles entre le Forum
social mondial de Porto Alegre et le Forum économique
mondial de Davos, qui ont lieu en même temps, est une
tâche comprise dans cette approche. Il ne s'agit pas de
demander aux gens de cesser d'être ce qu'ils sont, mais
bien d'établir des liens entre des communautés unies
par une destinée humaine indivisible.
Personne ne devrait craindre d'avoir le mot juste ou le bon
interlocuteur. Plus que jamais dans l'histoire, un autre monde
est possible, et toutes les formes d'isolement et d'autarcie seront
surmontées à notre époque, dans laquelle
la préoccupation de la justice est aussi forte que le pouvoir
de la démocratie pour le réaliser.
Luiz Inacio Lula da Silva est président du Brésil.
Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau

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