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Textes de référence - 2005


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FRANCE, DECEMBRE 2005 / DEVOIR DE MEMOIRE, HISTOIRE ET LOIS
__Dix-neuf historiens réclament l'abrogation de lois "indignes d'un régime démocratique"

Dans un texte rendu public le 12 décembre 2005, dix-neuf historiens se prononcent pour l'abrogation de dispositions législatives qu'ils jugent "indignes d'un régime démocratique" : livrant une liste non exhaustive, ils visent la loi du 23 février 2005 (sur le "rôle positif" de la colonisation), mais aussi les lois du 13 juillet 1990 (dite loi Gayssot, réprimant la négation de crimes contre l'humanité), du 29 janvier 2001 (reconnaissance du génocide arménien) et du 21 mai 2001 (reconnaissance de l'esclavage et de la traite des Noirs comme crimes contre l'humanité). "A chaque fois, le législateur a voulu énoncer une vérité historique. Or, ce n'est pas le rôle de la loi de dire ce qui a été", explique Jacques Julliard, signataire du texte.

Autant de mesures qui, selon les auteurs de ce texte, "ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites". Et en inscrivant une "histoire officielle" dans la loi, le législateur a, selon eux, donné aux associations des armes pour se retourner contre les historiens.

"Loi après loi, les collectifs représentant les victimes ont obtenu un rôle exorbitant", déplore Françoise Chandernagor. Les signataires s'en prennent dès lors aux "procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs", après l'assignation en justice de l'auteur du livre Les Traites négrières, essai d'histoire globale. Olivier Pétré-Grenouilleau, membre de l'Institut universitaire de France, est accusé par le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais d'avoir "bafoué" la mémoire des esclaves en traitant de l'esclavage comme d'un phénomène qui s'est étendu sur treize siècles et cinq continents. Une démarche qui, selon le collectif, nie la spécificité de la traite négrière organisée par les Européens. Cette récente action en justice est à l'origine de l'exaspération des dix-neuf historiens.

Les réserves des partis politiques

Si la plupart des responsables des partis politques français justifient la démarche des historiens au nom du devoir de mémoire, mais aussi de la liberté de recherche, ils n'envisagent pas de les suivre dans leur demande d'abroger les dispositions législatives qui ont "restreint la liberté de l'historien", note le quotidien Le Monde. A leurs yeux, la loi Gayssot réprimant la négation des crimes contre l'humanité, celle sur le génocide arménien ou la loi sur la reconnaissance de l'esclavage relèvent du "devoir de mémoire" que doit accomplir la représentation politique.

Le Monde "Je comprends les historiens, qui sont dans leur rôle, mais le Parlement est aussi dans le sien. Il doit pouvoir revenir sur sa propre histoire car cela entraîne des conséquences juridiques concrètes", affirme [le socialiste] François Hollande, qui donne pour exemple les "conséquences réparatrices" obtenues après la reconnaissance de la "guerre" et non des "événements" d'Algérie. Même analyse chez les Verts : "Le politique ne doit pas se mêler d'histoire, mais il a le droit de dire les interdits et de punir comme sur le génocide juif", assure Yann Wehrling, le secrétaire national.

Ce devoir de mémoire est également revendiqué au [Parti communiste français] : "Il appartient politiquement à la communauté nationale d'avoir un regard sur son histoire", renchérit Patrice Cohen-Seat, porte-parole. Tandis qu'Olivier Besancenot met en garde : "Il faut faire attention à ne pas déplacer le débat : il est nécessaire d'abroger d'abord avant de débattre de qui doit faire l'histoire", explique le porte-parole de la [Ligue communiste révolutionnaire - LCR], pour qui l'Etat doit "savoir reconnaître ce qui s'est passé". Le Monde, Paris, 16.12.2005.Up

LIBERTE POUR L'HISTOIRE !

Emus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :

L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.

L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique.

L'histoire n'est pas l'esclave de l'actualité. L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui.

L'histoire n'est pas la mémoire. L'historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L'histoire tient compte de la mémoire, elle ne s'y réduit pas.

L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l'Etat, même animée des meilleures intentions, n'est pas la politique de l'histoire.

C'est en violation de ces principes que des articles de lois successives _ notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 _ ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.

Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique.

Les signataires sont : Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock.
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