|
PHILADELPHIE, 16 MAI 2005 / LA CEREMONIE DE REMISE DES DIPLOMES A LUNIVERSITE DE PENNSYLVANIE
__Kofi Annan compare les idéaux des Nations Unies aux principes fondateurs des Etats-Unis
Devant un parterre de jeunes diplômés de l'université
de Pennsylvanie, à Philadelphie, Kofi Annan a exalté,
le 16 mai 2005, les idéaux des Nations unies, les
comparant à ceux qui avaient inspiré les pères
fondateurs des Etats-Unis puis le président américain
Franklin D. Roosevelt. Face aux étudiants, il a aussi plaidé
pour une réforme des Nations unies, expliquant que
pour assurer la survie des idéaux ayant donné naissance
à l'Organisation, il fallait que l'Organisation évolue
avec son temps.
"Comme Bono l'a dit l'année dernière, les
Etats-Unis d'Amérique ne sont pas seulement un pays,
mais une idée. C'est l'idée décrite dans
la Déclaration d'Indépendance, signée
ici à Philadelphie par Benjamin Franklin et d'autres, selon
laquelle tous les êtres humains sont égaux et ont
des droits inaliénables", a remarqué le secrétaire
général des Nations unies.
"L'ONU est aussi une idée, a-t-il poursuivi. Ce
n'est pas seulement un bâtiment ou un instrument dans les
rouages de la politique internationale. Elle incarne la conviction
très répandue dans le monde que nous vivons sur
une petite planète et que notre sécurité,
notre prospérité, nos droits - en fait nos libertés
- sont indivisibles".
"La génération de vos grands-parents a durement
appris cette leçon. Et j'espère que certains d'entre
eux sont encore avec vous aujourd'hui pour partager ce qu'ils
ont appris", a-t-il ajouté.
Rappelant que dans les années 1920 et 1930, beaucoup
d'Américains pensaient que les problèmes de l'Europe
étaient de son seul ressort et que les dangers menaçant
l'Asie ne concernaient pas l'Amérique, Kofi Annan a affirmé
que Pearl Harbor et les horreurs de l'Holocauste avaient prouvé
que "cette idée était fausse en pratique".
"Vous avez vous aussi appris cette leçon",
a-t-il fait remarquer, faisant référence aux attentats
du 11 septembre 2001. "Vous avez vu comment un pays pauvre
et mal gouverné - l'Afghanistan - a pu devenir un incubateur
pour le terrorisme, avec des conséquences dévastatrices
ici même aux Etats-Unis. Et vous avez vu sur vos écrans
de télévision les terribles souffrances endurées
par vos semblables du fait de la guerre, du terrorisme, de la
tyrannie, de l'injustice, de la faim, de la pauvreté, de
l'ignorance et de la maladie".
Kofi Annan a également rendu hommage au président
américain Franklin D. Roosevelt qui fût, en
1945, à l'origine de la création des Nations unies,
et rappelé que la Charte des Nations unies, "un des
grands documents qui jalonnent l'histoire de l'humanité",
était fondée sur sa vision, une vision selon laquelle
"la démocratie, la paix et des conditions de vie
décentes devraient être le droit de tous, dès
la naissance".
"Les hommes et les femmes qui servent les Nations unies remplissent des mandats qui leur sont donnés par les Etats souverains membres de l'Organisation, que ce soit au Conseil de sécurité ou à l'Assemblée générale. Ils font un travail qu'aucun pays ne peut, ou ne veut, accomplir tout seul", a également souligné le secrétaire général des Nations unies.
UN AVENIR "DANS UNE LIBERTE PLUS GRANDE"
Texte du discours prononcé par le secrétaire
général des Nations unies Kofi Annan, le
16 mai 2005, à l'occasion de la cérémonie
de remise des diplômes à l'Université de Pennsylvanie
: Un avenir "dans une liberté plus grande".
Chers diplômés, mon épouse Nane et moi-même
sommes très honorés d'être parmi vous et vos
familles en cette heureuse journée. Nous adressons à
chacun de vous nos plus sincères félicitations.
Mais je dois avouer que j'ai une légère appréhension,
car je sais que vous me regardez tous et que vous vous dites :
"Aucune chance qu'il soit aussi bon que Bono !" Et vous
avez raison: il n'est pas aisé de passer après le
chanteur de U2.
Vous avez eu une chance inestimable dans cette prestigieuse
université. Vous avez exploré le monde des idées
- idées portant sur ce qui est vrai et ce qui est faux,
ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qui marche et ce qui
ne marche pas.
Au moment où vous recevez votre diplôme, une nouvelle
étape de votre vie commence. Le temps est venu de mettre
les idées en pratique. A dire vrai, l'histoire de votre
vie sera celle de votre lutte pour rester fidèle aux idées
auxquelles vous croyez.
Il en va de même pour chaque nation et pour notre monde.
Comme Bono l'a déclaré l'année dernière,
les Etats-Unis d'Amérique ne sont pas seulement
un pays - ils sont une idée : l'idée décrite
dans la Déclaration d'indépendance, que Benjamin
Franklin et d'autres ont signée ici même à
Philadelphie, l'idée que tous les hommes sont créés
égaux, et doués de certains droits inaliénables.
L'ONU est une idée, elle aussi. Il ne s'agit
pas seulement d'un bâtiment, ou d'un mécanisme international.
Elle exprime la conviction qui anime les gens partout dans le
monde: nous vivons sur une petite planète, et notre sécurité,
notre prospérité, nos droits - en fait nos libertés
- sont indivisibles.
La génération de vos grands-parents a appris
cette leçon à ses dépens. J'espère
que certain d'entre eux sont parmi vous aujourd'hui pour partager
ce moment de fierté. Durant les années 20 et 30,
nombreux étaient ceux dans ce pays qui pensaient que les
problèmes de l'Europe devaient être réglés
par les Européens, et que les dangers en Asie ne concernaient
pas les Etats-Unis. Pearl Harbour a montré qu'ils avaient
tort en pratique, et les horreurs de l'Holocauste ont montré
qu'ils avaient tort sur toute la ligne en ce qui concerne la responsabilité
éthique.
Vous, la promotion de 2005, vous avez également appris
cette leçon à votre façon. Vous avez vu comment
un pays pauvre et mal gouverné - l'Afghanistan - est devenu
le creuset du terrorisme, avec des conséquences catastrophiques
ici aux Etats-Unis. Vous avez également vu sur vos écrans
de télévision certaines des horreurs infligées
au genre humain par la guerre, le terrorisme, la tyrannie, l'injustice,
la faim, la pauvreté, l'ignorance et la maladie.
Lorsqu'ils avaient à peu près votre âge,
vos grands-parents, ainsi que leurs alliés dans de nombreux
autres pays, ont fait de grands sacrifices pour défendre
la liberté et rétablir la paix dans le monde. Ils
ont appelé leur alliance "les Nations Unies".
Leur victoire en 1945 a conduit à la création de
l'ONU en tant qu'organisation permanente chargée d'assurer
la sécurité dans le monde.
La Charte des Nations Unies est un des documents déterminants
dans l'histoire de la liberté humaine. Il y est question
de l'égalité de droits des hommes et des femmes,
et des nations, grandes et petites, et d'un monde de progrès
social et de meilleures conditions de vie "dans une liberté
plus grande".
Pour comprendre ce que signifient les mots "dans une liberté
plus grande", il nous faut nous rappeler l'idéal du
Président Franklin D. Roosevelt, qui a fait plus
que tout autre pour donner naissance à l'ONU. Il a parlé
d'un monde dans lequel tous les êtres humains jouiraient
de la liberté politique et religieuse et pourraient, selon
ses propres termes, "vivre à l'abri du besoin et de
la peur".
Autrement dit, la démocratie, la paix et des conditions
de vie décentes devraient être les droits innés
de chaque personne. Et par conséquent, les droits de
l'homme, la sécurité et le développement,
considérés ensemble, constituent l'idée d'une
"liberté plus grande".
Après tout, un jeune homme de votre âge qui a
le sida, qui ne sait ni lire ni écrire et qui vit au bord
de la famine n'est pas réellement libre, même s'il
peut voter pour choisir ceux qui le gouverneront. De la même
façon, une jeune femme de votre âge qui vit quotidiennement
à l'ombre de la guerre civile ou qui n'a pas son mot à
dire sur la façon dont son pays est dirigé n'est
pas vraiment libre, même si elle a suffisamment d'argent
pour se nourrir et nourrir sa famille.
L'ONU existe pour aider à soulager ce type de souffrance
et à s'attaquer à ses causes profondes.
C'est pourquoi, tous les jours, des hommes et des femmes courageux
et résolus servent sous le drapeau bleu des Nations Unies,
dans des zones en proie à la guerre, dans des situations
d'urgence et dans les communautés défavorisées
partout dans le monde.
Il y a, parmi eux, des diplomates qui négocient l'accès aux populations civiles ou des cessez-le-feu entre les factions en guerre. Il y a des soldats et des policiers qui protègent des hommes, des femmes et des enfants ordinaires contre la violence et aident à mettre en uvre des accords de paix. Il y a des travailleurs humanitaires qui s'occupent de la distribution des vivres et de la protection des réfugiés; des experts en matière de droits de l'homme qui aident à renforcer la primauté du droit; des économistes et des agronomes qui conseillent les communautés sur les moyens de produire davantage de denrées alimentaires et de mieux distribuer celles-ci.
Ces hommes et ces femmes sont en première ligne pour
défendre la liberté. J'espère que certains
d'entre vous se joindront à eux et que tous vous reconnaîtrez
la grandeur de leur travail.
Ils s'emploient aujourd'hui à rendre espoir aux populations
d'Haïti, du Kosovo, du Libéria,
de la Sierra Leone, de la Côte d'Ivoire, de
la République démocratique du Congo, du Soudan
et de bien d'autres pays. Ils accompagnent la transition politique
en Irak, où l'ONU a aidé à élaborer
le cadre juridique des élections de janvier dernier et
à former des milliers de personnes en vue du scrutin.
Ils sont en Afghanistan, dans le territoire palestinien
occupé et au Liban pour aider à la tenue
des élections et promouvoir des institutions politiques
stables et inclusives, ainsi qu'une paix durable.
Au Darfour, ils sauvent des êtres humains de la
famine et de la maladie et collaborent avec l'Union africaine
pour assurer la protection de la population contre les crimes
odieux commis dans cette région et pour mettre au point
un règlement politique durable du conflit.
Sur l'autre rivage de l'Océan Indien, ils aident à
relever les ruines et à reconstruire les zones dévastées
de 10 pays qui ont été ravagés par le raz-de-marée
en décembre [2004].
Ces hommes et ces femmes qui servent dans les rangs des Nations
Unies exécutent les mandats que leur ont confiés
les États souverains qui sont Membres de l'Organisation,
que ce soit au Conseil de sécurité ou à l'Assemblée
générale. Le travail qu'ils font, aucun pays à
lui seul ne peut ou ne veut le faire.
Ils ne pourraient accomplir qu'une infime partie de ce travail
sans l'énorme contribution diplomatique et financière
des Etats-Unis. Ils ne pourraient pas non plus venir à
bout de la tâche sans les contributions de nombreux autres
pays, en particulier ceux qui fournissent des contingents - près
de 70 000 soldats - qui sont déployés dans 18 opérations
de maintien de la paix dans quatre continents.
Mais je m'en voudrais de me laisser gagner par un excès
d'optimisme en ce qui concerne l'ONU aujourd'hui.
Tout comme l'Amérique a dû lutter tout au long
de son histoire pour se rapprocher toujours davantage des idéaux
proclamés par les Pères fondateurs, l'ONU, elle
aussi, est une organisation en marche.
Si nous entendons maintenir vivaces les idéaux qui lui
ont donné naissance et les transmettre vigoureux et intacts
à votre génération, nous devons faire en
sorte d'avancer de pair avec notre temps.
C'est pourquoi j'ai présenté aux Etats membres,
pour décision, un plan intitulé "Dans une
liberté plus grande" qui appelle à une
véritable refonte de l'Organisation, pour lui permettre
de relever les défis du XXIe siècle.
Les Nations unies doivent être d'une intégrité
irréprochable et faire preuve du sens le plus élevé
de la responsabilité. Je ferai tout pour qu'il en soit
ainsi.
Mais la décision finale en matière de réforme
appartient aux Etats membres. La réforme passe par une
lutte résolue contre le terrorisme, la mise en place
d'un régime plus strict pour empêcher la prolifération
des armes nucléaires, un soutien plus décidé
aux démocraties et un renforcement des capacités
de maintien de la paix et d'aide humanitaire. Ce programme de
réformes exige aussi que les pays riches consacrent sans
retard des ressources plus importantes pour réduire la
pauvreté dans le monde de moitié dans les dix prochaines
années, et que soit créé un nouvel organe
de défense des droits de l'homme qui sera chargé
de mettre l'accent au sein des organismes des Nations unies sur
le respect de tous les droits de l'homme dans tous les pays.
Bien entendu, ces réformes ne permettront pas de résoudre
tous les problèmes du monde, ni ne rendront l'Organisation
parfaite, mais elles la rendront plus efficace au service d'une
liberté plus grande de par le monde.
Les dirigeants du monde entier doivent se réunir
à New York dans quatre mois pour se saisir de ces
propositions. S'ils s'entendent et travaillent ensemble à
réaliser de véritables réformes, ils pourront
léguer à votre génération une Organisation
des Nations unies qui sache porter très haut les idéaux
pour lesquels vos grands-parents ont consenti tant de sacrifices
il y a 60 ans.
Je suis sûr que, venu le jour de prendre les commandes, vous aurez à cur de parfaire ce que ma génération a entrepris. Mais ne croyez pas que vous pourrez fermer les
yeux sur l'injustice, la souffrance ou l'absence de liberté
véritable qui sont le lot de tant de gens dans le monde
d'aujourd'hui. Votre avenir dépend de leur avenir. Le combat
pour une liberté plus grande doit être votre combat.
Lorsque je vous regarde aujourd'hui, avec tous vos talents, votre
diversité, votre engagement et votre optimisme, je sais
que vous serez à la hauteur de la tâche.
Source : Nations unies, New York,
|