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Textes de référence - 2006


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BIODIVERSITE, JUILLET 2006 / UN APPEL EN FAVEUR DE LA CREATION D'UNE STRUCTURE MONDIALE
__La diversité privée de représentation

Les défis soulevés par la biodiversité peuvent s'avérer plus complexes pour les dirigeants que ceux des changements climatiques, comme l'expliquent Michel Loreau, Alfred Oteng-Yeboah et les autres coauteurs de l'Appel. Or, il n'existe pas de groupe d'experts international sur la biodiversité. Pour quelles raisons ?

Depuis le Sommet de la Terre, organisé en 1992 par l'Organisation des Nations unies à Rio de Janeiro, la biodiversité suscite un intérêt croissant des scientifiques, des pouvoirs publics et de l'opinion dans le monde entier. De plus en plus de personnes reconnaissent que du gène à l'espèce et à l'écosystème, la diversité de la vie sur Terre constitue un patrimoine naturel irremplaçable et indispensable au bien-être des hommes et au développement durable. En outre, il est clairement établi que nous nous trouvons aujourd'hui au seuil d'une crise majeure en termes de diversité biologique. La quasi-totalité des domaines concernés sont en forte régression et de nombreuses populations ou espèces risquent de disparaître au cours du siècle. Malgré cette évidence, la biodiversité reste largement sous-évaluée et insuffisamment prise en compte par les politiques publiques comme par les entreprises. Il est nécessaire de combler de toute urgence le fossé entre science et politique en mettant en place une commission internationale d'experts de la biodiversité, qui fonctionnerait sur le même principe que le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).

Si le nombre des zones protégées a légèrement progressé au cours des dernières décennies, elles ne représentent collectivement qu'une petite partie des espèces et écosystèmes terrestres du globe, la situation étant encore plus catastrophique en milieu océanique [1]. Les phénomènes à l'origine de l'érosion de la biodiversité dans le monde l'emportent de loin sur les bénéfices de sa préservation. La destruction des habitats (en particulier dans les forêts tropicales, les eaux intérieures et sur les zones côtières), l'introduction d'espèces envahissantes, la surexploitation des ressources biologiques, notamment par la surpêche, ainsi que la pollution et les signes désormais manifestes de changement climatique sont autant de menaces permanentes pour la biodiversité, liées à la croissance non durable de la population, de la production, de la consommation et des échanges mondiaux.

Ces phénomènes entraînent une accélération générale de l'érosion de la biodiversité. Ainsi, près de 12 % de toutes les espèces d'oiseaux, 23 % des mammifères, 25 % des conifères, 32 % des amphibiens et 52 % des cycadales sont actuellement menacés de disparition [2]. A lui seul, le climat pourrait causer une augmentation supplémentaire de 15 à 37 % des chiffres de l'extinction prématurée des espèces existantes au cours des 50 prochaines années [3]. L'érosion de la biodiversité étant avant tout irréversible, elle représente une importante menace pour le développement durable et la qualité de vie des générations futures. Aux termes de l'Evaluation du millénaire sur les écosystèmes de 2005, deux tiers des avantages probables des écosystèmes pour la société, ou "services écosystémiques", subissent actuellement des dégradations ou une utilisation non durable [4].

Devant l'ampleur et l'urgence de cette véritable crise de la biodiversité, comment expliquer que la réponse de la société ait été aussi insuffisante et inadaptée ? Cela tient principalement à une sensibilisation insuffisante de l'opinion au rôle de la diversité biologique dans la fourniture de biens et services écosystémiques, à l'échec des marchés s'agissant de prendre en compte les valeurs de cette biodiversité, et à sa nature de bien public. Ces différents motifs sous-tendent l'antagonisme entre la conservation de la diversité biologique et le développement économique, qui procède exclusivement d'un développement non durable. En outre, la biodiversité est plus complexe par nature que les autres préoccupations environnementales telles que l'appauvrissement de la couche d'ozone stratosphérique ou l'évolution du climat de la planète. Diverse par définition, elle englobe plusieurs niveaux d'organisation biologique (gène, espèce, écosystème); ne peut être évaluée par le biais d'indicateurs universels simples, par exemple la température et la concentration atmosphérique en gaz carbonique ; enfin, elle est plus locale par nature en termes de répartition et de gestion.

Néanmoins, un autre élément, que nous sommes en mesure de faire évoluer très rapidement, restreint également notre capacité actuelle à affronter cette situation de crise. Il convient ici de mettre en parallèle deux des principaux accords multilatéraux issus du Sommet de la Terre de Rio : la Convention sur la diversité biologique (CDB) et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Si la dernière s'appuie sur une communauté scientifique bien organisée et sur le GIEC en place pour orienter les négociations politiques autour de l'évolution du climat, la CDB et les autres accords internationaux sur la biodiversité n'ont pas les moyens structurels de mobiliser les compétences d'une communauté scientifique étendue pour relayer les informations auprès des pouvoirs publics. Ainsi, la communauté prise dans son ensemble ne se sent généralement pas impliquée dans le processus politique global, ce qui tend à accroître le fossé entre sciences et politiques et à encourager un sentiment d'impuissance et de fatalisme. Up

Les sciences de la biodiversité doivent elles-mêmes évoluer, comme c'est actuellement le cas, vers une plus grande cohérence et une meilleure intégration [5] Toutefois, nous constatons l'absence, à ce jour, d'un dispositif analogue au GIEC et capable de fédérer les compétences de la communauté scientifique, afin de fournir aux pouvoirs publics, aux décideurs, aux conventions internationales, aux ONG et à un plus large public une expertise scientifiques indépendante et régulière sur la biodiversité et les services écosystémiques.

Le processus de quatre ans à l'origine de l'Evaluation du millénaire sur les écosystèmes constituait une première tentative pour combler l'écart entre sciences et politique. Les succès enregistrés, notamment la mise en place d'un cadre conceptuel très attendu et une synthèse des données existantes, permettent d'envisager la possibilité d'un tel rapprochement. Néanmoins, cette évaluation possédait également des lacunes, en particulier s'agissant d'enrayer l'érosion de la biodiversité sur le long terme. Tout d'abord, il s'agissait d'une initiative exceptionnelle [6]. Différents projets ont ensuite été mis en œuvre, le plus souvent à l'échelle d'un pays ou d'une région, mais aucun ne permet à ce jour d'étendre ce type d'évaluation au reste de la planète, de le systématiser et de le promouvoir. Pour être influent et crédible, il conviendrait que ce type de dispositif soit de nature intergouvernementale plutôt que non gouvernementale. Ensuite, l'Evaluation du millénaire, si elle étudiait les impacts des transformations des écosystèmes sur le bien-être des populations humaines, ne portait pas spécifiquement sur la diversité biologique.

Bien que présente dans les esprits depuis quelques années, l'idée de mettre en place un groupe international sur la biodiversité, qui jouerait un rôle analogue à celui du GIEC, n'a jamais été suivie d'effets. La conjoncture est désormais favorable au développement et à la mise en œuvre de ce projet. Soutenu par le président français Jacques Chirac à l'occasion de la conférence internationale "Biodiversité, science et gouvernance" organisée à Paris en janvier 2005, il a également été largement plébiscité par les 2'000 scientifiques, représentants de la société civile et des milieux politiques des 100 pays participants. Par ailleurs, il a recueilli le soutien et l'enthousiasme des 600 scientifiques réunis pour la première conférence scientifique (Open Science Conference) de DIVERSITAS qui s'est tenue en novembre 2005 à Oaxaca, au Mexique. En France, les pouvoirs publics financent actuellement un processus de consultation visant à évaluer les besoins, les perspectives et les modèles éventuels d'un mécanisme international d'expertise scientifique sur la biodiversité.

Quelle forme prendrait un tel dispositif ? S'il faut de toute évidence laisser au processus de consultation le soin d'en dessiner plus précisément les contours, certains aspects semblent déterminants pour son succès. En premier lieu, il conviendrait qu'à l'instar du GIEC, ce mécanisme entretienne des relations officielles avec les pouvoirs publics et soit financé par leur intermédiaire. Cela permettrait de le distinguer des initiatives antérieures du domaine de la diversité biologique et garantirait que les négociations menées au sein des différentes conventions internationales sur la biodiversité reposent sur des informations scientifiquesUp confirmées et suivies d'effets, dans les différents pays comme à l'échelle internationale. Néanmoins, d'autres parties prenantes devraient être associées à ce mécanisme, notamment les ONG, les organismes intergouvernementaux, la CDB et les autres conventions sur la biodiversité, mais aussi DIVERSITAS, programme international de recherche scientifique sur la biodiversité.

En second lieu, ce mécanisme international doit être objectif et indépendant, rassembler les principaux scientifiques du monde et avoir pour but de fournir des informations scientifiques rigoureuses et à jour, susceptibles d'appuyer les décisions et initiatives adoptées à tous les niveaux de la société civile. À l'image du GIEC, la participation des autorités et des ONG ne doit aucunement contrarier le contenu et la qualité des informations scientifiques fournies. En troisième lieu, ce mécanisme doit être transparent et représentatif des diverses opinions, disciplines et zones géographiques concernées. Un processus rigoureux d'examen par les pairs doit par conséquent être mis en place.

Ce mécanisme doit enfin s'efforcer de produire des informations claires, sous une forme accessible, sur l'état et l'évolution de la diversité biologique, les transformations attendues dans ce domaine et les services écosystémiques y afférents. Il doit également proposer des alternatives en matière de conservation de la biodiversité et des services écosystémiques, ainsi que pour atténuer les effets défavorables de ces évolutions. Ces informations doivent permettre aux pouvoirs publics, aux conventions internationales et à la société d'orienter leur action selon des objectifs clairement définis. En outre, ce mécanisme doit établir des synergies avec les dispositifs et organismes existants. Sa finalité est exclusivement scientifique et il ne saurait tenter de reproduire des efforts qui peuvent être menés plus efficacement par d'autres moyens.Up

La mise en place d'une initiative de cette ampleur nécessite d'examiner attentivement les besoins et les mécanismes en place. Le processus de consultation, placé sous le contrôle d'un Comité de pilotage international (CPI), durera 18 mois et se déroulera en deux phases. Pendant la première, des études permettront de définir les besoins et les objectifs d'un mécanisme international sur la biodiversité. Elles porteront notamment sur le contexte décisionnel global dans le domaine de la biodiversité, analyseront les succès et les échecs en matière de préservation de la diversité biologique à différents niveaux et évalueront les mécanismes internationaux fournissant une expertise scientifique. La seconde phase consistera, sur la base de ces informations, à formuler un ensemble de recommandations qui seront présentées au cours d'une série de rencontres au niveau régional, afin de susciter la participation des différents secteurs de la société et de l'ensemble des régions du monde.

Ces consultations offrent une opportunité sans pareille d'évolution de la science et de la gouvernance en matière de biodiversité, de combler le fossé entre sciences et politique et d'apporter de nouvelles réponses à la crise de la biodiversité. Nous en appelons à l'ensemble des scientifiques concernés afin qu'ils prennent part à ces consultations et tentent de faire participer leurs dirigeants.

NOTES
1. Hendricks, I.E., Duarte, C. M. et Heip, C.H.R., Science, vol. 312, p. 1715 (2006).
2. Dirzo, R. et Loreau, M., Science, vol. 310, p. 943 (2005).
3. Baillie, J. E. M., Hilton-Taylor, C. et Stuart, S. N. (dirs. pub.), Liste rouge de l'UICN des espèces menacées 2004, UICN, Gland, Suisse (2004).
4. Evaluation du millénaire sur les écosystèmes, Ecosystems and Human Well-Being : Synthesis, Island Ppress, Washington D.C : (2005).
5. Thomas C. D. et al., Nature, vol. 427, p. 145 (2004).
6. Mooney, H., Cropper, A. et Reid, W, Nature, vol. 434, pp. 561-562 (2005).

Michel Loreau fait partie du Département de biologie de l'Université McGill, Montréal, Québec H3A 1B1, Canada. Alfred Oteng-Yeboah appartient au Conseil pour la recherche scientifique et industrielle, Accra, Ghana.

La présente analyse est cosignée par : M. T. K. Arroyo, D. Babin, R. Barbault, M. Donoghue, M. Gadgil, C. Häuser, C. Heip, A. Larigauderie, K. Ma, G. Mace, H. A. Mooney, C. Perrings, P. Raven, J. Sarukhan, P. Schei, R. J. Scholes et R. T. Watson.

Information : executive-secretariat@imoseb.net / Site Internet : http://www.imoseb.net/fr
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