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FRANCE, AVRIL 2006 / UNE PETITION CONTRE LE RACISME ET L'INTEGRISME
__Dialoguer n'est pas adhérer
par Dounia Bouzar
Contre l'exclusion professée par l'islam intégriste, il faut maintenir les liens, toucher l'individu.
Les échanges entre les initiateurs de la pétition
"Contre un nouvel obscurantisme" (Caroline Fourest,
Corinne Lepage et Pierre Cassen) et la Ligue des droits de l'homme
(Jean-Pierre Dubois, Henri Leclerc et Michel Tubiana) posent l'état
du débat actuel sur la lutte contre l'intégrisme
: quelle stratégie instaurer pour désamorcer l'autorité
des discours radicaux ?
Les premiers prônent l'arrêt de tout espace de
dialogue avec les tenants de l'islam politique réactionnaire
et accusent une "certaine gauche" d'avoir abdiqué
tout esprit critique quant à ce mouvement. Les seconds,
la "certaine gauche en question", répliquent
que la réponse est d'abord dans la fin des discriminations
et de l'exclusion sociale, et que ce n'est pas en s'en prenant
à l'obscurantisme qu'on résoudra le problème.
Au contraire, l'absence de dialogue perpétuerait des injustices,
ce qui démultiplierait les effets destructeurs, d'autant
plus que les mouvements chrétiens politisés ne sont
pas mis au ban.
Commençons par ce dernier point : à partir
du célèbre "Rendre à César ce
qui est à César et à Dieu ce qui est à
Dieu", de nombreux islamologues et islamistes énoncent,
d'une même voix, que le christianisme, à l'inverse
de l'islam, est intrinsèquement laïc, évacuant
ainsi toute la dimension historique des déclinaisons des
deux religions. Pourtant, les systèmes religieux ne
sont point désincarnés, ils sont véhiculés
par des hommes mus par toutes sortes d'intérêts et
vivant dans des contextes historiques et anthropologiques déterminés.
Il faut rappeler le long débat des catholiques sur les
modalités à construire pour vivre dans un espace
laïc. L'invitation du pape Léon XIII au "ralliement"
à la République, incitant les croyants à
renoncer à une "cité catholique" et à
ne plus vivre "dans le rêve d'une théocratie",
date de 1892. C'est à partir de cette période que
des institutions chrétiennes se sont créées,
comme la CFCT, parce que leurs fondateurs voulaient que leur foi
se traduise en combat pour la société. Un siècle
de débat s'en est suivi sur les différentes façons
d'"être chrétien" en société
laïque, engendrant scissions et crises entre différents
interlocuteurs d'une même religion. Les musulmans vivant
en France en sont à cette étape : qu'est-ce que
c'est qu'"être musulman" en société
laïque?
Une chose est sûre : les religions n'avancent pas par
de grands discours et de grandes théories, mais avant tout
par l'expérimentation humaine. Tous nos travaux nous amènent
à constater que le contexte démocratique laïque
oblige les musulmans, comme cela a été jadis le
cas pour les autres croyants, à réorganiser leur
manière d'exister, à partir de cette nouvelle expérience
de pluralisme laïque. Or réorganiser sa façon
d'exister débouche sur une nouvelle façon de croire.
C'est-à-dire que lorsque les croyants vivent des nouvelles
situations concrètes, les anciennes interprétations
ne donnent plus de sens aux nouvelles situations vécues.
Le "faire ensemble" des hommes, "l'agir partagé",
encouragés par la sécularisation de cette société,
interrogent certaines interprétations et provoquent de
nouvelles significations, jusqu'à rendre parfois inopérants,
parce que décalés, des critères classiques
de tel ou tel discours religieux. Les femmes ont un rôle
très actif dans cette recomposition puisque ce sont celles
qui vivent le plus de nouvelles situations concrètes, de
part leur accès à l'instruction et au travail. C'est
donc bien dans la confrontation avec d'autres interlocuteurs et
d'autres visions du monde que les musulmans peuvent redéfinir
leur compréhension de l'islam, à partir de leur
nouvelle réalité ici et maintenant.
Cela demande donc effectivement le maintien d'un dialogue.
Mais dialogue ne veut pas dire adhésion. Or force est de
constater que la grande victoire des discours radicaux est
d'avoir imposé leur définition de l'islam ! L'existence d'une soi-disant "personnalité islamique", qui serait immuable au travers du temps et des lieux, la conception d'un islam qui détermine tout chez un individu et qui a réponse à tout - un vrai système social posé en concurrence avec le système sociétal - deviennent progressivement les postulats à partir desquels il est permis de discuter... Pourtant, dès lors qu'on impose une interprétation figée, la religion devient un instrument politique. Transformer une religion en idéologie, c'est l'enfermer dans un carcan rigide qui convienne à nos démonstrations. C'est adhérer à des versions sans nuances pour convaincre.
De leur côté, les professionnels de la jeunesse, en première ligne sur le terrain, sont pragmatiques. Ils se sont demandé sur quels indicateurs ils peuvent se baser pour faire la différence entre ce qui relève de la liberté de conscience et de culte (garantie par la loi de 1905) et ce qui relève du dysfonctionnement, et à partir de quand peut-on parler de radicalité ? Réponse : c'est la nature de la relation à la religion - en l'occurrence à l'islam - qui fait la radicalité. Un discours
religieux prédispose l'individu à la radicalité
lorsqu'il diffuse un univers symbolique de rupture. Certains
amènent les musulmans à vivre sans arrêt une
contradiction entre leur foi et leur vie sur terre, en présentant
"l'identité islamique" comme un tout qui ne pourra
jamais être pleinement assumé dans l'environnement
français. Cela crée une tension permanente chez
les jeunes, entre leur désir de vivre cette identité
musulmane pleine et entière et, de l'autre côté,
leur réalité scolaire ou socioprofessionnelle qui
les oblige à négocier certains aspects de leur identité.
Le jeune s'enferme alors dans un système de valeurs
qui le fragilise et qui l'amène à se positionner
en rupture avec l'environnement social. Toutes les références
autres qu'une conception rigoriste de l'islam lui sont progressivement
enlevées, et il se retrouve dans un univers isolé.
Une obsession s'impose alors à ces professionnels de
terrain : faire du lien, mais sans cautionner la vision du monde
où s'est enfermé le jeune en question. Au contraire,
pour l'aider à sortir du discours sectaire qui fait autorité
sur lui, trouver un moyen de remettre le garçon ou la fille
dans une position de sujet. Le déstabiliser dans ses certitudes,
introduire une faille dans la bulle qui l'entoure... Cela nécessite
de ne jamais considérer le comportement du jeune comme
"un produit de l'islam". Même si ce dernier utilise
le religieux pour s'autoexclure ou exclure les autres, la meilleure
façon de contourner cet obstacle consiste à le considérer
comme un simple symptôme, afin d'atteindre l'individu qui
est derrière : quels sont les paramètres qui font
que ce jeune a envie de penser que l'islam dit plutôt ceci
ou plutôt cela ?
Par exemple, un refus de communication avec les femmes n'est
plus appréhendé comme le produit de sa religion,
mais le renvoie à ses choix : c'est lui qui choisit
de devenir ce type de musulman. C'est lui qui choisit de comprendre
sa religion ainsi. Si l'adulte est étonné, c'est
qu'il existe d'autres façons d'être musulman. L'étonnement
de l'adulte l'oblige alors à élaborer une pensée
sur ce qu'il voulait présenter comme un automatisme. Quelle
que soit la méthode utilisée par le professionnel
ou le bénévole, l'objectif visé est d'introduire
la subjectivité afin que chaque jeune se (re)mette à
penser par lui-même, préalable à toute perspective
d'autonomie.
Dounia Bouzar est anthropologue, chargée d'études
à la Protection judiciaire de la jeunesse. Dernier ouvrage
paru : "Quelle éducation face au radicalisme religieux
?", Dunod. Point de vue publié par le quotidien
"Libération", Paris, 30 mai 2006.
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