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FRANCE, AVRIL 2006 / UNE PETITION CONTRE LE RACISME ET L'INTEGRISME
__La République d'abord
par Philippe Lamy, Cédric Porin et Antoine Spire
Construisons un vaste front antiraciste contre l'extrême droite et les extrémismes religieux.
Nous avons décidé, contrairement aux usages,
de répondre directement à l'article publié
par Jean-Pierre Dubois, notre président, Michel Tubiana
et Henri Leclerc, ses deux prédécesseurs. Les enjeux
sont importants. Dans le processus de décomposition politique
qui frappe notre pays, la pétition "Un cri
contre le racisme et contre l'intégrisme", initiée
par Caroline Fourest, Corinne Lepage et Pierre Cassen, et soutenue
par de nombreuses personnalités politiques de gauche et
de responsables de la mouvance antiraciste, nous semble utile
et répond à une attente politique des citoyens de
ce pays avant l'élection présidentielle.
Comme nos trois présidents à la Ligue des droits
de l'homme (LDH), nous ne partageons pas certaines des prises
de position antimusulmanes de "Respublica" dont se réclame
Pierre Cassen, mais nous pensons que, dans cette période
déterminante pour l'avenir de la démocratie, nous
devons rechercher alliances et compromis pour avancer. Nous ne
voulons pas d'un nouveau 21 avril ! C'est pourquoi nous pensons
que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui peut nous séparer.
Recherchons des voies communes plutôt que de lancer des
anathèmes. Cessons d'étiqueter définitivement
les personnes !
Cette pétition affirme haut et fort l'existence de
mouvances intégristes dans l'islam contemporain. Le
constat est juste, ce que les pétitionnaires appellent
"l'islam politique" réactionnaire gagne partout
du terrain et, contrairement à ce que Jean-Pierre Dubois,
Michel Tubiana et Henri Leclerc affirment, il y a des liens
philosophiques et idéologiques entre les diverses mouvances
intégristes de l'islam... Olivier Roy pensait que "l'islam
politique" avait connu un échec, la révolution
islamiste iranienne n'ayant pas réussi à exercer
son hégémonie sur les autres mouvances. Mais force
est de constater qu'aujourd'hui l'islamisme radical
est devenu la principale force de contestation dans les pays du
monde musulmans.
Au Proche-Orient, les partis nationalistes arabes cèdent
petit à petit le pas aux partis religieux. Le Hamas,
qui pratiquait, il y a encore peu, des attentats terroristes en
manipulant des candidats au suicide, est aujourd'hui au pouvoir
en Palestine. Les Frères musulmans, la principale
force de cet islam radical, gagnent du terrain tous les jours.
Le président iranien multiplie les déclarations
négationnistes et antisémites sans susciter d'ailleurs
de vives protestations au sein des pays du Proche-Orient.
En Irak, ce ne sont qu'attentats sanglants, enlèvements,
tortures au nom de l'islam, pratiqués par des groupes radicaux
chiites ou sunnites, situation engendrée par l'occupation
américaine. Un espoir existe en Turquie de voir l'avènement
durable d'un islam politique démocratique. Si l'Europe
lui ferme les portes, la tentation de se tourner vers l'intégrisme
sera forte.
Le lien qu'il faut établir entre ces mouvances intégristes
de l'islam qui se retrouvent en France, même si elles
sont très minoritaires, c'est la volonté de régenter
la société dans son ensemble à l'aide de
certains préceptes de l'islam, dans les institutions
politiques, bien sûr, mais également dans la presse,
dans la famille, la sexualité, la médecine ou encore
les consciences.
Ce souhait peut sembler concerner les autres intégrismes
religieux. Force est cependant de constater qu'ils ne présentent
actuellement aucun danger pour un Etat, ni non plus en France.
Les trois présidents de la Ligue des droits de l'homme
considèrent que la situation dans les pays musulmans n'a
pas d'impact sur les esprits des musulmans de France. Pourtant,
affirmer l'existence des intégristes islamistes, dire et
écrire qu'ils sont dangereux, permet de les différencier
de la majorité des musulmans de France démocrates
et attachés à la laïcité. Défendre
les droits de tous, et notamment ceux des plus exploités,
socialement marginalisés par les gouvernements successifs,
ne signifie pas qu'il faille "dialoguer" avec un islam
politique réactionnaire qui infériorise les femmes.
Dialoguer avec l'islam politique ? Mais lequel ? Celui
de Tariq Ramadan qui dresse des listes de personnalités
juives ou supposées telles pour montrer leur inféodation
à Israël ? Dialoguer avec l'UOIF qui organise de grands
rassemblements où les femmes, voilées, séparées
des hommes, écoutent les propos de Dieudonné, de
Christine Boutin ou de Hani Ramadan ? Nous sommes prêts
à dialoguer avec celles et ceux qui combattent tous les
intégrismes et tous les racismes. Nous voulons soutenir
ces femmes qui, dans nos quartiers, à Alger ou à
Casablanca, se battent, et parfois au péril de leur vie,
pour mener l'existence de leur choix.
Nous devons combattre les intégristes comme il faut
continuer à combattre l'extrême droite, car ils ont
les mêmes objectifs : réduire à néant
la loi de 1905 et tous les fondements de la République
démocratique et sociale. Cette pétition a pour
objectif de donner un débouché politique aux Français
en 2007, autre que Le Pen, De Villiers ou Sarkozy.
Contrairement à ce qu'écrivent les présidents
de la LDH, la pétition intègre dans son raisonnement
les causes de la montée de l'intégrisme. Les causes
sociales d'abord, puisqu'elle évoque l'exclusion et les
inégalités, la lutte contre les discriminations
et le racisme ensuite, puisqu'elle réaffirme la stigmatisation
dont les musulmans sont victimes. Mais, en reléguant
la lutte contre l'intégrisme sur le seul terrain social,
les responsables de la Ligue refusent à l'action politique
son plein pouvoir d'intervention.
Nous sommes en désaccord sur le fond, mais également
sur la forme et le ton de la réponse opposée aux
pétitionnaires. Pourquoi être méprisant, voire
insultant à leur égard ? En prétendant que
les pétitionnaires useraient "de la même logique
que Philippe de Villiers", les dirigeants de la Ligue utilisent
une rhétorique qui, en d'autres temps dans d'autres organisations,
visait à désigner tout adversaire ou tout concurrent
comme "social-fasciste".
Nous ne concevons pas le combat politique ainsi. Les pétitionnaires,
dont Françoise Seligmann, présidente d'honneur de
la LDH, appartiennent à la gauche politique qui partage
l'essentiel des valeurs que la LDH défend. Mais loin de
penser ses alliances, la Ligue s'enferme dans un majestueux solipsisme
qui risque de devenir un solo funèbre.
Nous célébrons cette année le centenaire de la réhabilitation du capitaine Dreyfus. La Ligue des droits de l'homme aurait dû se saisir de cet événement pour rappeler la modernité des valeurs qui ont conduit à sa création en 1898. Qu'il nous soit permis de penser que son absence à la commémoration organisée par la Cour de cassation est symbolique d'une évolution que nous déplorons !
Comment la Ligue fondée lors de l'affaire Dreyfus
n'a-t-elle perçu que trop tardivement les dangers de la
montée d'un nouvel antisémitisme ? Comment ne
pas rechercher les modalités d'action avec celles et ceux
de cette gauche laïque, antiraciste, féministe ? Sachons
reconnaître nos vrais alliés ! Avant de chercher
ce qui peut nous opposer, cherchons ce qui nous rassemble, et
d'abord les valeurs de la République. En 1934, un pacte
d'unité d'action antifasciste, préfigurant le Front
populaire, fut signé dans les locaux de la LDH.
Nous espérons que puisse se construire un vaste front
antiraciste contre l'extrême droite, les intégrismes
religieux, et les politiques gouvernementales flattant la
xénophobie avec, disons-le clairement, le MRAP, mais aussi
SOS Racisme, la LICRA, "Ni Putes, Ni Soumises". En ce
qui concerne cette union, tous doivent faire cet effort. Et si
la Ligue des droits de l'homme en était l'initiatrice ?
Philippe Lamy, Cédric Porin et Antoine
Spire sont membres du comité central de la Ligue des
droits de l'homme (LDH). Point de vue publié par
le quotidien "Libération", Paris, 30 mai 2006.
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