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ALLIANCE DES CIVILISATIONS, FEVRIER 2006 / LA RENCONTRE DE DOHA, QATAR
__Kofi Annan appelle à lutter contre l'incompréhension entre les mondes islamique et occidental
Déplorant la tendance actuelle à l'extrémisme
dans de nombreuses sociétés, Kofi Annan a
déclaré, le 26 février 2006, à
Doha (Qatar), lors de la 2e réunion du Groupe pour
l'Alliance des civilisations, que les menaces
à la paix qui émanent de l'incompréhension
entre les mondes islamique et occidental étaient
bien réelles. Il a appelé la communauté internationale
à lutter contre l'ignorance qui suscite la violence.
L'Alliance des civilisations a été créé
pour répondre "aux menaces émergentes qui émanent
de l'incompréhension qui fomente la violence" et,
plus particulièrement, pour répondre "au fossé
grandissant et au manque de compréhension mutuelle entre
les sociétés islamiques et occidentales", a
rappelé le secrétaire général des
Nations unies.
La rencontre avait lieu au lendemain d'une réunion de
haut niveau, organisée par Kofi Annan également
à Doha, pour tenter de calmer la situation après
les violences provoquées par la publication de caricatures
du prophète Mahomet. "Les passions provoquées
par les récentes publications de dessins insultants du
prophète Mahomet ont clairement montré non seulement
la réalité de ces menaces mais aussi le besoin aigu
d'un effort engagé de la communauté internationale",
a-t-il affirmé.
"L'Alliance n'a pas été lancée pour
gérer des crises immédiates de la sorte. Mais l'intensité
des sentiments que nous avons observé au cours de ces dernières
semaines vient d'une méfiance et d'un mécontentement
profonds, bien antérieurs à la publication offensante
des caricatures", a-t-il estimé. "En réalité,
l'actuelle crise peut-être considérée comme
l'expression d'une crise beaucoup plus profonde et de longue date,
une crise à laquelle l'Alliance était précisément
censée remédier".
"Cette crise montre qu'il y a une tendance vers
l'extrémisme dans de nombreuses sociétés [
]. Peu de gens se considèrent comme extrémistes, mais beaucoup peuvent se laisser aller à un point de vue extrême, presque sans même le remarquer, quand ils estiment que le comportement ou le langage d'autres personnes est extrême", a-t-il fait observer. "L'extrémisme d'un groupe est presque toujours nourri par la perception de l'extrémisme d'un autre groupe".
"Souvenons nous que ni les sociétés islamiques
ni les sociétés occidentales ne sont monolithiques.
En fait, elles ont toutes les deux des points d'interconnexion",
a fait remarquer Kofi Annan. "Au cours des siècles
passés, on pouvait parler d'une civilisation islamique
distincte d'une civilisation occidentale ou chrétienne,
mais nombre de nos sociétés modernes possèdent
un héritage de ces deux civilisations et beaucoup d'individus
aujourd'hui ne voient pas de contradiction entre leur religion
musulmane et leur appartenance à la société
occidentale".
"En vérité, les conflits et les incompréhensions
actuels viennent probablement plus d'une proximité que d'une distance", a-t-il souligné. "Les caricatures offensantes du prophète Mahomet ont été d'abord publiées dans un pays européens qui a récemment acquis une population musulmane significative [
]. Et certaines des réactions les plus fortes [
] ont été observées dans les pays musulmans où les populations se sont senties victimes d'une influence ou d'une interférence excessive de l'Ouest".
"Que les gens qui ont publiés ces caricatures l'aient
fait en cherchant ou non à provoquer, il n'y a aucun doute
que certaines des réactions violentes ont encouragé
les groupes extrémistes au sein des sociétés
européennes, dont le but est de diaboliser les immigrés
musulmans, voir de les expulser", a indiqué Kofi Annan.
"De la même manière, la republication des caricatures
et leur soutien par certains leaders européens, a renforcé
ceux qui dans le monde musulman voient l'Europe, ou l'Ouest dans
son ensemble, comme irrémédiablement hostile à
l'Islam et encourage les Musulmans à se voir toujours comme
victimes", a-t-il ajouté.
["L'incompréhension nourrit l'extrémisme,
et l'extrémisme semble valider l'incompréhension.
C'est le cercle vicieux que nous devons casser. C'est l'objectif
de l'Alliance", a rappelé Kofi Annan. Créé
pour combattre les divisions entre les cultures, notamment entre
le monde musulman et l'occident, qui menacent de manière
potentielle la paix dans le monde, l'Alliance des civilisations
est coprésidée par l'ancien directeur de l'Organisation
des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture
(UNESCO), l'Espagnol Frederico Mayor, et le ministre et
professeur de théologie turc Mehmet Aydin.
Parmi les 19 membres du "groupe de haut niveau" de
l'Alliance figurent l'ancien président iranien Seyed Mohamed
Khatami, l'ancien ministre des Affaires étrangères
français Hubert Védrine, le conseil spécial
du roi Mohammed VI du Maroc André Azoulay et l'historienne
britannique spécialiste des religions Karne Amstrong. Le
président espagnol José Luis Rodriguez Zapatero
et le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan sont à
l'origine de cette initiative, lancée par Kofi Annan le
14 juillet 2005.
Dans une déclaration conjointe publiée le 25
février 2006, le secrétaire général
des Nations unies, l'Organisation de la Conférence islamique
et la Ligue des Etats arabes ont lancé un appel à
l'exercice rigoureux mais responsable de la liberté d'expression
ainsi qu'au respect de la liberté de culte, deux piliers
d'une "société internationale tolérante".]
KOFI ANNAN : IL FAUT DÉVELOPPER UN MESSAGE QUI SE FERA ENTENDRE DANS LE CALME POUR REMPLACER LES ÉCHANGES PROVOCATEURS DES EXTRÉMISTES
Déclaration du secrétaire général
des Nations unies, Kofi Annan, faite à la séance
d'ouverture de la deuxième réunion du Groupe de
haut niveau de l'Alliance des civilisations à Doha, Qatar,
le 26 février 2006.
Lorsque nous avons créé l'Alliance des
civilisations [en 2005], à l'initiative des Premiers
ministres de l'Espagne et de la Turquie, nous avons dit qu'elle
visait "à répondre à la nécessité
qu'a la communauté internationale de redoubler d'efforts
- tant au niveau des institutions qu'à celui de la société
civile - pour surmonter les divisions et mettre un terme aux idées
reçues, aux préjugés et à la polarisation".
Nous avons également dit que l'Alliance viserait à
"s'attaquer aux menaces émergentes émanant
de perceptions hostiles, sources de violence"; et nous avons
expressément mentionné "le sentiment d'un fossé
grandissant et le manque de compréhension mutuelle entre
les sociétés musulmanes et occidentales".
Les récents événements n'ont que trop
clairement montré que de telles menaces sont bien réelles et qu'un effort résolu s'impose d'urgence de la part de la communauté internationale. Bien entendu, l'Alliance n'a pas été lancée pour s'occuper de crises immédiates comme celle-ci. Mais le durcissement des sentiments auquel nous avons assisté ces dernières semaines se justifie par l'existence d'un profond réservoir de méfiance et de rancur datant de bien avant la publication pour la première fois des caricatures blessantes. En fait, le malaise actuel
peut être considéré comme l'expression d'une
crise bien plus profonde et plus ancienne, et c'est ce genre
de crise que l'Alliance était censée résoudre.
Au cur de la crise actuelle se trouve une tendance à
l'extrémisme constatable dans de nombreuses sociétés.
Nous devrions cependant prendre garde de ne pas accorder trop
de poids à cela, car l'extrémisme d'un groupe est
presque toujours alimenté par la perception de l'extrémisme
chez un autre groupe. Peu de personnes voient en elles-mêmes
des extrémistes, mais beaucoup peuvent être amenées,
presque à leur insu, à adopter un point de vue extrême,
lorsqu'elles estiment que le comportement ou le langage d'autrui
est à l'extrême.
Rappelons-nous donc toujours que ceux qui crient le plus fort
ou agissent de la manière la plus provocatrice ne sont
pas nécessairement représentatifs du groupe au nom
duquel ils prétendent parler. Je pense qu'on peut sans
risque de se tromper dire que la plupart des non musulmans des
sociétés occidentales ne souhaitent nullement offenser
la communauté musulmane, et que la plupart des musulmans,
même lorsqu'ils sont offensés, n'estiment pas que
la violence ou la destruction constituent la meilleure façon
de réagir.
Rappelons-nous donc également que ni les sociétés
"musulmanes" ni les sociétés "occidentales"
ne sont homogènes ou monolithiques. En fait, il existe
bien des chevauchements entre ces deux types de sociétés.
Au cours des siècles passés, on pouvait parler
de civilisations musulmanes et occidentales (ou chrétiennes),
vraiment distinctes, mais de nombreuses sociétés
modernes ont hérité de ces deux civilisations, et
bon nombre de nos contemporains ne trouvent aucune contradiction
entre leur religion musulmane et leur appartenance à une
société occidentale.
En vérité, les conflits et les malentendus présents
se justifieraient davantage par la proximité que par l'éloignement.
Les caricatures blessantes du prophète Mohammed
ont été publiées pour la première
fois dans un pays européen où se trouve depuis peu
une importante population musulmane et qui ne sait pas encore
comment s'adapter à cette situation. Et certaines des réactions
les plus vives - peut-être d'ailleurs les plus violentes
- ont été vues dans des pays musulmans où
bien des gens ont l'impression d'être les victimes d'une
influence ou d'une ingérence occidentale excessive.
Que les gens qui ont publié les caricatures aient délibérément
cherché à provoquer ou non, il ne fait aucun doute
que certaines des réactions ont encouragé, au sein
des sociétés européennes, des groupes extrémistes,
qui ne cherchent qu'à diaboliser les immigrants musulmans,
voire à les expulser.
De même, la republication des caricatures et l'appui
que certains dirigeants en Europe leur ont apporté ont
conforté les personnes qui, dans le monde musulman, trouvent
que l'Europe, ou l'Occident dans son ensemble, est irrémédiablement
hostile à l'Islam.
De ce fait, les erreurs d'interprétation alimentent
l'extrémisme, et l'extrémisme semble justifier les
erreurs d'interprétation. C'est ce cercle vicieux qu'il
nous faut briser. Voilà, selon moi, l'objet de la création
de l'Alliance.
[Le 25 février 2006], nous avons tenu une réunion
des chefs de secrétariat d'organisations internationales
concernées - l'Organisation de la Conférence islamique,
l'Union européenne, la Ligue des États arabes, ainsi
que l'Organisation des Nations unies - et des ministres des affaires
étrangères de certains pays concernés, l'Autriche,
l'Espagne, la Turquie, ainsi que de nos hôtes ici au Qatar.
Nous étions tous convenus que chacun a droit à
la liberté de culte et à la liberté d'opinion
et d'expression, telles qu'elles sont définies dans
la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Mais nous étions également convenus que ces droits
s'accompagnaient d'une responsabilité intrinsèque
et ne devraient pas servir à dégrader ou insulter
un groupe ou un individu quel qu'il soit. Au contraire, nous
devrions tous faire preuve d'un très grand respect face
à des symboles et à des traditions qui sont sacrés
pour d'autres personnes.
Nous étions également convenus de la nécessité d'un dialogue sur ces questions entre des personnes de confessions ou de traditions différentes, ainsi que de la nécessité d'uvrer ensemble pour juguler l'intolérance et l'esprit d'exclusive.
Mais nous nous sommes également rendus compte que cela
est bien plus facile à dire qu'à faire. Nous avons
dû nous poser une question embarrassante : quelle est la
portée de nos voix de la modération et de la réconciliation,
lorsqu'il faut faire barrage à des propos véhiculant
la haine et la méfiance ?
La triste réalité est que ces propos, si trompeurs
fussent-ils, peuvent être très contraignants. Des
incidents tels que le fait de caricaturer le Prophète ou
de menacer de mort l'artiste qui a fait le dessin ont un impact
bien plus grand sur l'imagination populaire que de pieuses déclarations
venant de ministres des affaires étrangères et de
secrétaires généraux.
Et c'est là que nous sollicitons votre concours, vous
le Groupe de haut niveau. Les idées nobles à elles
seules ne suffisent pas. Il nous faut mettre au point un langage
qui va les porter. Il nous faut mettre au point de notre côté
des "contre propos" dégrisants mais tout aussi
contraignants. Il nous faut impliquer dans le dialogue non seulement
les universitaires, les diplomates ou les hommes politiques, mais
aussi les artistes, les humoristes, les champions sportifs, à
savoir des personnes qui forcent le respect et l'attention dans
toute la société, et en particulier au sein de la
jeunesse, car il est très important d'atteindre les jeunes
avant la totale cristallisation de leurs idées et de leurs
attitudes.
J'ai le ferme espoir que vous pourrez dégager des suggestions
spécifiques concrètes sur les moyens de porter plus
avant ce dialogue afin qu'il puisse vraiment frapper l'imagination
populaire; pour que nous ne soyons pas tout simplement un gentil
groupe de personnes qui se mettent d'accord entre elles, mais
des gens ayant un message qui peut résonner partout dans
le monde.
Ce message doit dire que la liberté d'expression
implique le fait d'écouter tout comme le fait de parler.
Il doit dire, mais en termes meilleurs et plus contraignants
que moi je ne le sais le faire, que la diversité est un
bien précieux, non une menace.
Ce message doit être un message divin - qui se
fera entendre non dans le tremblement de terre ni dans le vent
ni même dans le feu, mais dans le calme, qui a une douce
petite voix.
Source : Nations unies, New York, février 2006.
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