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NATIONS UNIES, DECEMBRE 2006 / BIBLIOTHEQUE PRESIDENTIELLE DE HARRY TRUMAN
__Kofi Annan exhorte l'Amérique à retrouver son rôle de "leadership clairvoyant", dans la tradition de Truman
Dans une allocution prononcée, le 11 décembre
2006, à Independence, dans le Missouri, dans la bibliothèque
présidentielle de Harry Truman, un "champion de l'Organisation
[des Nations unies] dans ses premières années",
le secrétaire général des Nations unies,
Kofi Annan, a exhorté, les dirigeants américains
à faire preuve de "clairvoyance" en réinvestissant
les organisations multilatérales et en respectant les droits
de l'homme, "y compris dans la lutte contre le terrorisme".
Kofi Annan a déclaré, citant à dessein le
successeur de Franklin D. Roosevelt, que "la responsabilité
des grands Etats est de servir, et non de dominer, les peuples
du monde". Affirmant que les Etats-Unis ont "historiquement
été à l'avant-garde du mouvement des droits
de l'homme", il a estimé que "ce leadership ne
peut être maintenu que si l'Amérique reste fidèle
à ses principes, y compris dans la lutte contre le terrorisme".
"Lorsqu'ils semblent abandonner leurs propres idéaux
et objectifs, leurs amis à l'étranger sont naturellement
troublés", a-t-il ajouté, sans jamais mentionner
le conflit en Irak ou la prison de Guantanamo Bay.
Dans un monde où les menaces, terroristes ou sanitaires,
ne connaissent pas de frontières, "aucun pays ne
peut assurer sa sécurité en tentant d'imposer sa
suprématie à tous les autres", a prévenu
Kofi Annan, tirant les leçons de dix années à
la tête des Nations unies au cours desquelles sa relation
avec les Etats-Unis s'est rapidement détériorée,
lorsqu'il a jugé "illégale", en 2003,
la guerre en Irak.
Les Etats "avec le pouvoir d'intervenir" ont aussi,
selon Kofi Annan, pour responsabilité de "protéger
les populations du génocide" et des crimes graves,
au besoin par "le muscle militaire", mais n'ont "manifesté
qu'un intérêt de pure forme" face aux "meurtres,
viols et famine auxquels le peuple du Darfour est soumis".
Affirmant que "la civilisation [est] en jeu", Kofi
Annan a conclu en interpellant son auditoire : "Vous, Américains,
avez fait tant, au cours du siècle dernier, pour bâtir
un système multilatéral efficace, avec les Nations
unies à son coeur. En avez-vous moins besoin aujourd'hui,
et a-t-il moins besoin de vous qu'il y a soixante ans ? [...]
Pour fonctionner, ce système a désespérément
besoin d'un leadership américain clairvoyant, dans la tradition
de Truman. Je prie pour que les dirigeants américains
d'aujourd'hui et de demain le fournissent".
RESPONSABILITES COLLECTIVE ET MUTUELLE, SOLIDARITE MONDIALE, PRIMAUTE DU DROIT ET MULTILATERALISME SONT LES PRINCIPES DIRECTEURS DES RELATIONS INTERNATIONALES
Allocution prononcée le 11 décembre 2006
par le secrétaire général des nations unies,
Kofi Annan, au Truman Presidential Museum & Library
d'Independance, dans le Missouri, Etats-Unis.
Monsieur le Sénateur [Hagel], merci de cette remarquable
introduction. C'est un grand honneur que d'être présenté
par un illustre législateur pour qui j'ai le plus grand
respect. Merci à vous aussi, M. Devine, et à tout
votre personnel, ainsi qu'à l'admirable équipe de
l'Association des Etats-Unis pour les Nations unies de Kansas
City, d'avoir organisé cet événement.
C'est un plaisir et un honneur d'être ici dans le Missouri.
Pour moi, c'est presque un retour au pays comme le Sénateur
vous l'a dit. Il y a près d'un demi-siècle, j'étais
étudiant à quelque 600 kilomètres plus au
nord, dans le Minnesota. J'arrivais directement d'Afrique et
je puis vous dire que, dans le Minnesota, j'ai vite compris tout
l'intérêt d'un bon pardessus, d'une écharpe
et même de ces protège-oreilles très étonnants
pour un Africain !
Quand on quitte son foyer pour un autre, il y a toujours des
leçons à en tirer. Et j'avais plus encore à
apprendre quand j'ai quitté le Minnesota pour les Nations
unies, la grande maison de l'humanité tout entière,
où j'ai vécu pendant ces 44 dernières années.
Aujourd'hui, je tiens à vous faire part en particulier
de cinq leçons que j'ai apprises ces dix dernières
années, au cours desquelles j'ai assumé les
fonctions difficiles, mais exaltantes de secrétaire général
[des Nations unies].
Je crois que ce lieu, cette maison, qui rend hommage à
Harry S. Truman, se prête tout particulièrement à
ce type de réflexion. Si Franklin Delano Roosevelt
a été l'architecte de l'Organisation des Nations
unies, le Président Truman en a été le maître d'uvre et le fidèle champion pendant ses premières années, époque où l'Organisation se heurtait
à des problèmes totalement différents de
ceux que Franklin Delano Roosevelt avait pu imaginer. Le nom
de Truman est à jamais associé au souvenir d'une
Amérique clairvoyante, à la tête d'une
formidable entreprise mondiale. Et vous verrez que chacune des
cinq leçons que j'ai apprises me mène à la
conclusion que cette clairvoyance est tout aussi nécessaire
aujourd'hui qu'il y a 60 ans.
La PREMIERE LEÇON est que dans le monde d'aujourd'hui
la sécurité de chacun d'entre nous est liée
à celle de tous.
C'était déjà vrai à l'époque
de Truman. L'homme qui, en 1945, a donné l'ordre d'utiliser
l'arme atomique, pour la première et, espérons-le,
la dernière fois de l'histoire, avait compris que la sécurité
de certains ne pourrait plus jamais être assurée
au prix de l'insécurité des autres. Il était
déterminé, comme il l'avait dit à la Conférence
fondatrice de l'Organisation à San Francisco, "à empêcher, si l'esprit, le cur et l'espoir de l'homme le pouvaient, que ne se reproduise la catastrophe [à savoir la guerre mondiale] dont le monde ne se relèverait pas avant de nombreuses années". Il avait donc l'intime conviction que, désormais, la sécurité devait être collective et indivisible. Ainsi, en 1950, lors de l'agression de la Corée du Nord contre la Corée du Sud, il avait insisté pour que les Nations unies soient saisies de la question et pour que des soldats américains soient placés sous le drapeau des Nations unies à la tête d'une force multinationale.
C'est encore beaucoup plus vrai aujourd'hui, dans un monde ouvert, un monde où des armes meurtrières peuvent être obtenues non seulement par des Etats hors la loi, mais aussi par des groupes extrémistes; un monde où le SRAS, ou grippe aviaire, peut franchir des océans, à plus forte raison des frontières nationales, en quelques heures; un monde où des Etats faillis au cur de l'Asie ou de l'Afrique peuvent devenir le refuge de terroristes; un monde où même le climat change de telle manière que la vie de tous les habitants de la planète en pâtira.
Contre ce type de menaces, aucun pays ne peut assurer sa
sécurité en cherchant à dominer tous les
autres. Nous partageons tous la responsabilité de la
sécurité de l'autre et ce n'est qu'en collaborant
pour assurer la sécurité des uns et des autres que
nous pouvons espérer instaurer une sécurité
durable pour nous-mêmes.
J'ajouterais que cette responsabilité n'est pas seulement
l'affaire d'Etats prêts à voler au secours les uns
des autres en cas d'attaque, si important que ce soit. Il s'agit
également de la responsabilité de protéger
les populations contre les génocides, les crimes de guerre,
les nettoyages ethniques et les crimes contre l'humanité,
responsabilité qu'ont solennellement acceptée tous
les Etats lors du Sommet mondial de l'année dernière.
Cela signifie que le respect de la souveraineté nationale
ne peut plus être utilisé comme bouclier par des
gouvernements résolus à massacrer leur propre peuple
ou nous servir d'excuse pour ne rien faire lorsque des crimes
odieux sont commis.
Mais, comme l'a dit Truman, "si nous nous contentions
de défendre en paroles nos nobles idéaux, pour ensuite
porter atteinte à la simple justice, nous nous attirerions
les foudres de générations qui ne sont pas encore
nées". Et quand je pense aux meurtres, aux viols
et à la famine dont est victime la population du Darfour,
je crains que nous n'ayons pas dépassé le stade
des bonnes paroles. La leçon qu'il faut tirer ici,
c'est que les grands principes comme la "responsabilité
de protéger", resteront des paroles en l'air tant
que ceux qui ont le pouvoir d'intervenir en exerçant des
pressions politiques, économiques ou, en dernier recours,
militaires, ne seront pas prêts à montrer la voie.
Et je crois que nous avons une responsabilité non seulement
envers nos contemporains, mais aussi envers les générations
à venir, la responsabilité de préserver les
ressources qui leur appartiennent autant qu'à nous et sans
lesquelles aucun d'entre nous ne peut survivre. Cela veut dire
que nous devons nous employer bien davantage et de toute urgence
à empêcher ou à ralentir le changement climatique.
Chaque jour qui passe sans que rien ne change ou trop peu aggrave
la menace qui pèse sur nos enfants et les enfants de nos
enfants. Un proverbe africain me vient aussitôt à
l'esprit : la Terre n'est pas à nous, nous n'en avons que
la garde pour les générations à venir. J'espère
que ma génération aura été une bonne
gardienne.
La DEUXIEME LEÇON que j'ai apprise est que nous
ne sommes pas seulement responsables de la sécurité
de tous. Dans une certaine mesure, nous sommes également
tous responsables de notre bien-être collectif. La solidarité
mondiale est à la fois nécessaire et possible.
Elle est nécessaire parce que, sans une certaine solidarité,
aucune société ne connaît de stabilité
véritable et personne ne peut vivre dans une prospérité
durable. Ce principe est valable pour les sociétés
nationales, comme l'ont appris les grandes démocraties
industrielles au XXe siècle, mais également pour
l'économie de marché mondiale de plus en plus intégrée
dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Il n'est pas réaliste
de penser que certains peuvent continuer de tirer de grands profits
de la mondialisation, tandis que des milliards de leurs frères
humains végètent, ou sont jetés, dans une
misère absolue. Nous devons donner la possibilité
à nos concitoyens, pas seulement dans notre pays mais dans
la communauté mondiale, de prendre part un tant soit peu
à notre prospérité.
C'est la raison pour laquelle, il y a cinq ans, le Sommet
du Millénaire des Nations unies a adopté un
ensemble d'objectifs à atteindre avant 2015, les Objectifs
du Millénaire pour le développement, pour, notamment,
réduire de moitié la proportion des personnes qui
n'ont pas accès à l'eau potable; faire en sorte
que les filles et les garçons achèvent au moins
un cycle d'études primaires; réduire fortement la
mortalité infantile et maternelle; et arrêter la
propagation du VIH/sida.
Les mesures à prendre pour atteindre ces objectifs sont
pour la plupart du ressort des gouvernements et des peuples des
pays pauvres eux-mêmes. Mais, les pays riches ont eux
aussi un rôle décisif à jouer. Dans ce
domaine également, Harry Truman a ouvert la voie, en 1949,
en proposant, dans son discours d'investiture, d'appliquer un
programme qui allait devenir l'assistance au développement.
Et le fait que nous ayons pu obtenir des pays donateurs qu'ils
appuient la réalisation des objectifs du Millénaire
pour le développement par des mesures d'allégement
de la dette et une augmentation de l'aide extérieure prouve
que la solidarité mondiale n'est pas seulement nécessaire,
mais possible.
Bien entendu, le montant de l'aide extérieure est en
lui-même insuffisant. Nous savons, aujourd'hui, que l'accès
aux marchés, des termes de l'échange équitables
et un système financier sans discrimination sont autant
de conditions indispensables pour améliorer les perspectives
des pays pauvres. Déjà, dans les semaines et les
mois à venir, vous, les Américains, pourrez changer
la vie de plusieurs millions de personnes démunies, si
vous acceptez de sauver le Cycle de négociations de
Doha. Vous pourrez le faire en plaçant votre intérêt
national au sens large au-dessus de celui de quelques puissants
groupes de pression, tout en incitant l'Europe et les grands pays
en développement à vous imiter.
La TROISIEME LEÇON est qu'en fin de compte, tant
la sécurité que le développement reposent
sur le respect des droits de l'homme et sur l'Etat de droit.
Bien qu'il soit de plus en plus interdépendant, notre
monde reste divisé, non seulement par les différences
économiques, mais aussi par la religion et la culture.
Le problème ne tient pas à l'existence de ces différences.
Tout au long de l'histoire, la diversité a enrichi la vie
humaine et les différentes communautés ont appris
les unes des autres. Mais, si nous voulons que nos différentes
communautés vivent ensemble dans la paix, nous devons également
mettre l'accent sur ce qui nous unit : notre humanité commune
et notre conviction partagée que la dignité et les
droits de l'homme doivent être protégés par
la loi.
C'est aussi indispensable au développement. Tant les
investisseurs étrangers que les citoyens d'un pays sont
plus enclins à se lancer dans une activité productive
lorsqu'ils savent que leurs droits fondamentaux sont protégés
et qu'ils ont confiance dans la justice. Et des politiques favorables
au développement économique ont beaucoup plus de
chances d'être adoptées si les personnes qui ont
le plus grand besoin du développement peuvent se faire
entendre.
En bref, les droits de l'homme et la primauté du
droit sont indispensables à la sécurité et
à la prospérité mondiales. Comme l'a
dit Truman, nous devons, une fois pour toutes et de façon
incontestable, prouver par nos actes que le droit règne.
C'est la raison pour laquelle, par le passé, l'Amérique
a été à l'avant-garde du mouvement mondial
pour les droits de l'homme. Mais, pour ce pays, la seule manière
de rester en tête sera de se montrer fidèle à
ses principes, jusque dans la lutte contre le terrorisme. Lorsque
l'Amérique semble abandonner ses propres idéaux
et objectifs, ses amis étrangers sont naturellement troublés
et déconcertés.
Il faut également que les Etats respectent les règles
tant dans leurs relations mutuelles qu'à l'égard
de leurs citoyens. Ce n'est pas toujours commode mais, en dernier
ressort, ce n'est pas la commodité qui compte. Ce qui compte,
c'est de faire ce qu'il faut. Aucun Etat ne peut faire passer
ses actes pour légitimes auprès d'autres Etats.
Le recours à la force, en particulier à la force
militaire, n'est considéré comme légitime
par le reste du monde que lorsque celui-ci est convaincu que cette
force est employée à bon escient, pour atteindre
des objectifs communs, dans le respect des normes acceptées
de tous.
Nulle communauté au monde ne souffre d'un excès
de légalité; beaucoup souffrent en revanche de l'absence
de légalité et la communauté internationale
en fait partie. C'est cela qu'il faut changer.
Les Etats-Unis ont donné au reste du monde l'exemple
d'une démocratie dans laquelle chacun, même le plus
puissant, doit se soumettre à la loi. Sa suprématie
mondiale actuelle leur donne une occasion irremplaçable
de consolider ce principe au niveau mondial. Comme l'a dit Harry
Truman, nous devons tous reconnaître, quelle que soit notre
puissance, que nous devons nous refuser la liberté de toujours
agir comme il nous plaît.
La QUATRIEME LEÇON, qui est étroitement
liée à la précédente, est que les
gouvernements doivent répondre de leurs actions sur la
scène internationale comme sur le plan national.
Aujourd'hui, les agissements d'un seul Etat peuvent peser
d'un poids décisif sur la vie de la population d'autres
Etats. A ce titre, cet Etat n'est-il pas autant tenu de rendre
des comptes à ces autres Etats et à leurs citoyens
qu'à ses propres citoyens ? Il me semble que si.
Dans l'état actuel des choses, le principe de responsabilité
entre pays est pour le moins faussé. Il est facile de demander
des comptes aux pays pauvres et faibles, qui dépendent
de l'assistance étrangère. Quant aux Etats puissants,
dont les actes sont lourds de conséquence pour les autres,
ils ne peuvent être comptables de leurs actions que devant
leur propre peuple, à travers leurs institutions nationales.
Les peuples et les institutions de ces Etats puissants sont
donc moralement tenus de prendre en compte, outre leurs intérêts
nationaux, ceux du reste de la planète et aujourd'hui,
plus particulièrement, les vues de ceux que nous appelons,
dans le jargon des Nations unies, les acteurs non étatiques.
Je veux parler des entreprises, des organismes de bienfaisance
et des groupes de pression, des syndicats, des fondations philanthropiques,
des universités et des centres de réflexion - c'est-à-dire
de la myriade de groupes auxquels des personnes adhèrent
volontairement pour réfléchir à l'état
du monde ou essayer de le changer.
Aucun de ces groupes ne devrait être autorisé
à se substituer à l'Etat ou au processus démocratique
par lequel les citoyens choisissent leur gouvernement et décident
de la politique à mener. Cependant, ils peuvent tous
peser sur le processus politique, tant au niveau international
qu'au niveau national. Les Etats qui seraient tentés
de l'ignorer pratiqueraient la politique de l'autruche.
A l'évidence, les Etats ne peuvent plus - et n'ont d'ailleurs
jamais pu - faire face seuls aux défis du monde. De plus
en plus, nous devons faire appel à ces acteurs, qu'il s'agisse
pour nous d'élaborer des stratégies mondiales ou
de les appliquer. En tant que secrétaire général,
je me suis donné pour ligne de conduite de les associer
à la réalisation des objectifs des Nations unies.
Il en a été ainsi dans les actions entreprises par
le Pacte mondial avec les entreprises internationales, que j'ai
lancé en 1999, ou dans le combat contre la polio, qui,
je l'espère, sera bientôt gagné, grâce
à un partenariat remarquable entre les Nations unies, les
Centers for Disease Control des Etats-Unis et surtout Rotary International.
TELS SONT LES QUATRE PREMIERS ENSEIGNEMENTS. Permettez-moi
de vous les rappeler brièvement.
Premièrement, nous sommes tous responsables de
la sécurité des uns et des autres.
Deuxièmement, nous pouvons et nous devons mettre
la prospérité du monde à la disposition de
tous.
Troisièmement, la sécurité et la
prospérité reposent sur le respect des droits de
l'homme et la primauté du droit.
Quatrièmement, dans leur action internationale,
les Etats sont responsables les uns devant les autres, mais ils
le sont aussi devant un large éventail d'acteurs non étatiques.
Le CINQUIEME ET DERNIER ENSEIGNEMENT découle
inévitablement des quatre précédents. Tous
ces objectifs, nous ne pouvons les réaliser qu'en agissant
ensemble dans le cadre du multilatéralisme et en tirant
le meilleur parti de l'instrument unique que Harry Truman et ses
contemporains nous ont légué : les Nations unies.
En fait, c'est seulement par l'intermédiaire des institutions
multilatérales que les Etats peuvent être comptables
les uns devant les autres. Il importe donc au plus haut point
que ces institutions fonctionnent de façon juste et démocratique
et qu'elles permettent aux pauvres et aux faibles d'exercer un
peu d'influence sur les riches et les forts.
Ce principe s'applique tout particulièrement aux institutions
financières internationales telles que la Banque mondiale
et le Fonds monétaire international. Les pays en développement
devraient parler plus fort au sein de ces instances dont les décisions
scellent quasiment leur sort. Il s'applique aussi au Conseil
de sécurité, dont la composition reflète
le monde tel qu'il était en 1945, pas celui d'aujourd'hui.
C'est la raison pour laquelle j'ai continué à
pousser la réforme du Conseil [de sécurité].
Cette réforme met en jeu deux questions distinctes. La
première consiste à accueillir de nouveaux membres,
sur une base permanente ou pour une longue durée, afin
d'élargir la représentation de régions du
monde dont la voix n'est pas suffisamment entendue. La seconde
question, peut-être plus importante encore que la première,
est que tous les membres du Conseil, notamment les grandes puissances
qui sont membres permanents, doivent accepter la responsabilité
particulière qui accompagne le privilège qu'ils
détiennent. Le Conseil de sécurité n'est
pas seulement une instance de plus dans laquelle on exprime des
intérêts nationaux. C'est en quelque sorte le Comité
directeur de notre système de sécurité collective
encore embryonnaire.
Comme l'a dit le Président Truman, "la responsabilité
des grands Etats est de servir les peuples du monde, pas de les
dominer". Il a montré ce que pouvaient faire les Etats-Unis
quand ils assumaient cette responsabilité. Encore aujourd'hui,
aucune de nos institutions mondiales ne peut faire grand-chose
lorsque les Etats-Unis se tiennent à l'écart. Mais,
lorsqu'ils s'engagent totalement, alors, tout devient possible.
Ces cinq enseignements, ce sont finalement les cinq
principes suivants, que je crois essentiels pour la conduite future
des relations internationales : responsabilité collective,
solidarité mondiale, primauté du droit, responsabilité
mutuelle et multilatéralisme. Permettez-moi de vous les
confier solennellement, puisque [le 1er janvier 2007], je céderai
la place au nouveau secrétaire général [des
Nations unies].
Chers amis, bien des choses ont été accomplies
depuis 1945, année de la création des Nations unies.
Mais, il reste beaucoup à faire pour appliquer ces cinq
principes.
Du haut de cette tribune, je songe à la dernière
visite de Winston Churchill à la Maison-Blanche,
peu avant la fin de la présidence de Truman, en 1953. Churchill
s'était remémoré leur unique rencontre, en
1945, à la Conférence de Potsdam. "Monsieur
le Président, je dois vous avouer", dit-il audacieusement,
"que je vous avais en piètre estime à cette
époque, car je n'aimais pas vous voir prendre la place
de Franklin Roosevelt". Après un moment de silence,
il ajouta : "Je vous ai mal jugé, car depuis, plus
que quiconque, vous avez contribué à sauver la civilisation
occidentale".
Chers amis, le défi n'est pas aujourd'hui de sauver
la civilisation occidentale, ni même la civilisation orientale
d'ailleurs. C'est la civilisation tout court qu'il faut sauver.
Et nous ne le ferons que si nous nous attelons tous ensemble à
la tâche.
Vous autres Américains avez tant fait au siècle
dernier pour construire un système multilatéral
efficace, avec les Nations unies en son centre. En avez-vous moins
besoin aujourd'hui ou a-t-il moins besoin de vous qu'il y a 60
ans ?
Certainement pas. Plus que jamais, les Américains,
comme le reste de l'humanité, ont besoin aujourd'hui d'un
système mondial qui fonctionne et permette aux peuples
du monde de faire face solidairement aux défis de la planète.
Et l'efficacité de son fonctionnement réclame des
dirigeants américains qui voient loin, dans la tradition
de Truman.
J'espère et je souhaite ardemment que les dirigeants
américains d'aujourd'hui et de demain soient à la
hauteur de la tâche.
Source : Nations unies, New York, décembre 2006.
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